Un chemin : comment Agathe a ouvert son couple à d’autres partenaires

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Au début du mois de juin, j’ai reçu un message de mon amie Agathe (tous les prénoms ont été changés). Elle me disait avoir ressenti son premier sentiment de « compersion » et que « c’était trop cooool » (sic).

Je lui ai demandé ce que c’était, la « compersion ». Elle m’a alors répondu :

« La « compersion » c’est le plaisir que quelqu’un éprouve quand l’un de ses partenaires a une relation amoureuse avec quelqu’un d’autre.
Genre c’est cool d’être amoureux, donc je suis contente quand ça arrive à l’un de mes mecs. »

En lisant ce message, j’ai repensé, fascinée, au premier que m’avait envoyé mon amie à ce sujet. C’était neuf mois auparavant, un jour de septembre.

« Hey ! Dis Renée : avec Damien, on a décidé de passer en couple non-exclusif. Tu t’y connais un peu ou tu connais des gens qui pratiquent ça ? »

Neuf mois entre ces deux messages donc. C’est le temps qu’on met pour accoucher d’un bébé. Agathe et Damien ont accepté de me raconter.

Mariage, bébé, atterrissage

Agathe et Damien, 30 ans, se sont rencontrés il y a huit ans. Ils allaient devenir des colocataires, peut-être des amis. Ils sont finalement tombés très amoureux, se sont mariés, ont fait un bébé : Timothée.

Agathe s’est alors un peu oubliée.

« Après la grossesse, tu te sens quand même comme un gros sac de merde. Ton corps ne ressemble plus à rien alors que tu as mis toute ton adolescence et ta jeunesse à t’accepter… »

C’est quand Timothée a eu un an et demi, que la jeune femme a eu envie d’autre chose, de se retrouver. Elle a vécu son atterrissage post-maternité (comme on vous parlait dans cet article) pendant un stage d’agro-écologie. C’était au mois d’août. Il faisait chaud. Et la jeune femme s’est retrouvée deux semaines à vivre en collectivité.

« C’était un truc de hippies. On se baladait pieds nus, à moitié à poil tout le temps et on faisait la teuf tous les soirs. J’étais seule. Damien n’était pas là. »

Agathe ressent une « vague attirance » pour des garçons. Elle a la sensation de se réveiller. Mais elle ne fait rien. Quelques mois plus tard, elle passe un week-end entre amis.

« On s’est tous baignés à poil dans la rivière… Je sentais que c’était possible de coucher avec l’un de ces garçons nus. C’était hyper open comme ambiance. Et d’ailleurs, j’avais des propositions. Mais je disais « non » parce que je ne voulais pas trahir Damien. »

Le réveil n’est pas si agréable.

« J’ai hyper culpabilisé d’éprouver ce désir. »

Agathe rentre chez elle et commence à se ronger le cerveau. « Ça prend de l’espace disque », comme elle dit. Qu’est-ce qui lui arrive ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’elle n’aime plus Damien ? Que faire ? Le tromper ? Impossible. Elle en a trop souffert.

« L’année de mon mariage, ma mère a appris que mon père l’avait trompée. J’ai su par la suite, qu’elle l’avait aussi trompé. Il y a eu beaucoup de tromperies, de mensonges. Et tout le monde en a souffert. »

« C’est un garçon romantique »

La jeune femme envisage de plus en plus de parler à Damien, mais elle a peur.

« Je me disais : il va me défoncer parce que c’est un garçon romantique. « Si on regarde une série et qu’une fille trompe son mec, c’est du genre à dire parfois : « Ouah mais t’es vraiment une connasse, toi »… »

Dans sa réflexion, elle se souvient d’un podcast de Slate sur le polyamour écouté avec Damien. Elle le réécoute et se décide à lui parler.

« Un soir, on a couché Timothée et on s’est posé dans le jardin. Là, je lui ai dis : « tu te rappelles de ce qu’est le polyamour ? » Je crois que j’ai envie de ça. »

A la grande surprise d’Agathe, Damien est soulagé qu’elle lui parle. Au téléphone lui se souvient avoir ressenti une sensation de liberté parce que la « monogamie, c’est quand même un régime hyper contraignant ». Pas spécialement jaloux, Damien perçoit tout de suite le potentiel rassurant de ce choix : 

« Quand tu as confiance et que tu sais qu’il peut se passer un truc mais que tu le sauras, c’est vachement plus rassurant que de se dire qu’il va se passer des trucs dans ton dos… »

« Qu’est ce que ça veut dire, aimer ? »

Après ce moment dans le jardin, tout change. Le couple qui s’était transformé en gestionnaires d’enfant (couches, nounou, etc) se remet à parler, jusqu’à 3 heures du matin, raconte Agathe.

« On a commencé à parler du couple. A se demander : qu’est ce que ça veut dire aimer ? »

Parallèlement à cette réflexion continue, Agathe envisage sérieusement de coucher avec un garçon. Non sans difficulté. Ce n’est pas parce qu’on change de contrat qu’on abandonne du jour au lendemain sa culpabilité.

C’est finalement arrivé. Un garçon avec qui elle a développé une relation qui n’est pas simplement sexuelle. Elle pense à lui, s’inquiète pour lui et ils se parlent souvent.

Cette rencontre ne rend pas la vie d’Agathe nécessairement plus facile. Elle veille par exemple à ne pas blesser son partenaire par ailleurs célibataire et se dit des choses comme ça :

« C’est très facile pour toi ma grande, t’as ton fils et ton mari quand tu rentres à la maison et lui non. »

Pour faire face à ses questions, Agathe a eu l’idée de participer à un café polyamoureux dont elle avait découvert l’existence sur le site polyamour.info. 

A Lille, cela se passe tous les troisièmes mercredi du mois, dans la cave lumineuse d’un bar de la rue des postes. Ici, des inconnus polyamoureux se réunissent pour discuter.

Lors du premier café, de nouvelles questions ont surgi. Comment se comporter quand on est polyamoureux et parent ? Que sont les nouveaux amoureux pour l’enfant ? Comment lui en parler ? Faut-il en parler ?

« Est ce que tu vas jusqu’à embrasser d’autres partenaires devant ton gamin ? »

« Des salopes éthiques »

J’assiste avec Agathe à l’un de ces cafés. Quand nous arrivons (en retard), de petits groupes de quatre, cinq personnes se sont déjà constitués.

Sur les tables sont posés des livres et de la documentation polyamoureuse. Il y a notamment « La Salope éthique », ce livre qui est devenu la bible d’Agathe et qui « revendique le polyamour sans invalider la monogamie ». Ses auteures américaines précisent qu’il n y a « pas de portrait-robot de la salope ».

« Les salopes peuvent êtres des hommes, des femmes, riches ou pauvres, ayant fait des études ou non. »

Et c’est un manifeste. Qui dit :

« Nous sommes éthiques. Des salopes éthiques. Vous avez sûrement déjà compris qu’être une salope ne voulait pas simplement dire « faire ce qu’on veut et avec qui on veut ». Il est important pour nous de traiter les gens avec gentillesse et de faire de notre mieux pour ne blesser personne. »

Dans le café, Agathe s’assoit en face de Marie, une brune aux yeux en amande. Marie est venue avec son compagnon Frédéric. Une discussion s’engage. Ici, personne ne prétend jamais que le polyamour est une mer paisible. On parle de ses failles, de la façon dont on gère sa jalousie, des règles ou des « garde-fous ».

Les deux jeunes femmes parlent toutes les deux du besoin de ne pas s’en cacher. Elles souhaitent que leur entourage soit au courant. Pour plus de sérénité. Pour qu’il n y ait pas de drame si la mamie d’une telle croise quelqu’un en compagnie de quelqu’un d’autre.

Il est question parfois de « visibilité » aussi, de droits parfois aussi (la question du statut légal des amoureux par exemple).

A Agathe, Marie raconte son parcours de polyamoureuse. En ce moment, c’est un peu plus difficile qu’à d’autres périodes, dit-elle, car elle n’a pas personne en dehors de Frédéric.

Lui a une relation avec Jeanne, qui est là ce soir, au café. Jeanne doit justement partir. Elle dit au revoir à tout le monde. Et Frédéric se lève pour la raccompagner dehors, lui dire au revoir.

Nous leur disons au revoir et regardons partir Jeanne et Frédéric partir, devant Marie qui reste assise. Agathe est un peu scotchée.

Elle demande à Marie :

« Comment tu réagis quand tu les vois partir tous les deux ? A quel moment c’est venu pour toi cette sérénité ? Moi, j’avoue ça me semble surréaliste… »

Le couple primaire

Marie est très sereine. Elle explique que cela ne lui pose pas de problème. Frédéric lui a demandé si la présence de Jeanne la dérangerait. Elle a répondu que le café polyamoureux était un lieu public et qu’elle n’y voyait pas d’inconvénient. En revanche, elle a pu souffrir avec d’autres aspects. Frédéric et Jeanne ont une relation assez poussée. Marie sait qu’ils se voient régulièrement et que Jeanne peut venir « à la maison ».

« A un moment donné je trouvais des affaires de Jeanne dans la maison. Ça ne me dérangeait pas qu’elle vienne, mais de trouver ses affaires… J’ai eu l’impression de perdre un peu de mon espace. On en a parlé avec Frédéric et depuis ce n’est plus arrivé… »

Si Marie est si sereine, c’est aussi qu’elle sait que le couple qu’elle forme avec Frédéric est leur relation « primaire », à tous les deux.

« Même dans le polyamour, tu peux avoir (ou pas) une hiérarchie. Nous, on est concubins. On a un compte commun, on vit ensemble… »

C’est aussi le choix qu’on fait Agathe et Damien. L’un et l’autre n’ont pas changé d’avis depuis leur mariage. Ils veulent passer leur vie ensemble, vivre sous le même toit, élever Timothée et il y aura peut-être (rien n’est sûr pour l’instant) d’autres enfants à venir.

Mais cette règle n’est pas celle de tous les couples. J’ai pu sentir qu’il y avait parfois de la gêne à avouer ce choix.

« Aimer tout et tout le monde »

Joseph est « facilitateur » du café. Cela veut dire qu’il aide à son bon déroulement sans pour autant avoir un rôle de « chef ». Au sujet de la hiérarchie, il m’explique :

« Il y a une espèce d’idéal de relations qui se recrée dans le milieu polyamoureux aussi. Pour certains hiérarchiser contrevient à la philosophie et ils revendiquent d’aimer tout et tout le monde. De façon égale. »

Dans la cave du café, le groupe forme désormais un grand cercle. Chacun assis sur sa chaise réfléchit à voix haute. Une jeune femme fait remarquer qu’il faut des espaces de discussions exclusivement féminins.

« Etre en décalage par rapport à la norme n’est pas perçu de la même manière quand on est un homme ou une femme… »

DADT : « Dont ask, don’t tell »

Une homme conseille une conférence TED intitulée « Pourquoi on aime, pourquoi on trompe ». Il faut avoir le cerveau bien en forme pour suivre les échanges parsemés de mots issus du lexique polyamoureux. Même si à chaque fois Joseph en propose une vulgarisation ou une définition.

« On appelle ça le DADT : « Dont ask, don’t tell » (ne me demande rien, ne me dis rien). Quand les partenaires décident qu’ils ne veulent rien savoir de l’autre et ne rien dire d’eux-mêmes… »

Il est aussi question de la palette qui va des personnes « a-romantiques » aux « hyper romantiques ». 

« Est-ce que c’est possible d’avoir une relation équilibrée entre une personne a-romantique et une personne hyper romantique ? » demande une jeune femme.

Joseph répond qu’il faut trouver un langage commun mais une autre participante du café s’interroge elle aussi :

« Mais est-ce que l’expression adaptée aux personnes qui se disent a-romantique n’est pas plutôt anarchie relationnelle ? »

L’anarchie relationnelle m’expliquera plus tard Joseph :

« C’est un acte politique. »

Sans hiérarchie possible. Tout cela semble loin d’Agathe. Mais en réalité c’est aussi ce qui séduit Agathe. Cette réflexion poussée sur le sens de l’amour.

« L’amour n’est pas un gâteau »

A ce stade, mon amie estime que le vrai problème c’est surtout le partage de soi.

« Je ne crois pas que l’amour est un gâteau, on en a toujours à donner. En revanche, le temps, si. C’est un gâteau qu’il faut partager. Et c’est là qu’il faut faire attention. »

Agathe et Damien ne sont qu’un type de polyamoureux. Joseph m’expliquera plus tard, qu’il n y a qu’un quart des personnes qui sont en couple dans les groupes de parole.

D’autres sont célibataires ou « solo poly », (qui ne cherchent pas à entrer dans des relations centrées sur le couple). Il y a aussi ceux qui viennent parce qu’ils ont rencontré un partenaire polyamoureux et qu’ils se posent des questions.

« Le polyamour est une école de la communication et de l’écoute. Il faut une connaissance de soi et de l’autre terrible pour ne pas se blesser et être serein. C’est une vraie démarche d’introspection. Et il y a aussi des aspects douloureux dont on parle rarement mais qui sont abordés dans les cafés. »

Il conseille la lecture d’une note de blog en anglais sur le sujet. « Hard Polyamorous Truths », des vérités difficiles sur le Polyamour. L’auteur cite entre autres :

  • le fait qu’on change forcément en devenant polyamoureux, en plus de modifier la relation à ses proches,
  • qu’on n’est jamais à l’abri même si on hiérarchise de voir sa relation primaire se transformer ou se terminer,
  • qu’on a le cœur brisé plus souvent…

Agathe connaît ces risques. Elle et Damien se sont fixés des règles qui fluctuent en fonction de leurs sentiments, de leurs rencontres et de leur réflexion.

Etablir des règles, en permanence

Ils avaient d’abord imaginé ne pas séduire d’autres personnes en présence l’un de l’autre mais Agathe s’est aperçue qu’elle pensait pouvoir gérer cette situation. Damien pourra donc séduire en soirée, mais pas elle.

La règle répond à une réalité expérimentée par le couple : Damien est moins sociable et il a moins d’opportunités de rencontrer d’autres personnes qu’Agathe.

Du reste, ils ont aussi décidé de ne pas être dans une quête, de ne pas « chercher ». Cela peut se présenter mais ils ne veulent pas courir après. Et quoiqu’il arrive dans une soirée, ils tiennent à se retrouver ensuite, à passer la nuit ensemble.

Il y a peu, Agathe a eu envie d’un homme que Damien admire. L’occasion s’est présentée mais elle n’a rien fait.

« Je me suis dit « olala, Damien l’admire trop, il sera forcément blessé ». Mais quand je lui en ai parlé, il m’a dit : « bah t’es con, même moi je l’aurais baisé… ». »

Si tout se passe bien, qu’on parvient à se comprendre et à se parler vraiment, la relation peut se transformer, bouger et ne jamais se briser. Dit-on. C’est tout ce que je souhaite à Agathe et Damien. On ira prendre de leurs nouvelles dans quelques mois.

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