Stéphane Bern, Louis XIV, et la miette jetée aux bouseux

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Chaque matin du lundi au vendredi, si possible à 9h15 précises, Daniel Schneidermann publie cette chronique sur les dominantes médiatico-numériques du matin. Ou parfois de la veille au soir (n’abusons pas des contraintes). Cette chronique est publiée sur le site indépendant arrêt sur images (financé par les abonnements) puis sur Rue89.

Il faut bien regarder cette image. Je l’ai arrêtée pour vous, pour que vous ayiez le temps de la contempler.

C’est le peuple. Le peuple, tel qu’il figure dans le sommaire du Louis XIV de Stéphane Bern, que diffusait mardi soir France 2. En vrai, dans le sommaire, elle dure moins d’une seconde, pour illustrer l’allusion au bilan « calamiteux » du règne. Pour la capturer, j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois. Moins d’une seconde, au milieu des dorures de la chambre du Roi, de la chapelle de Versailles, ou du balcon du haut duquel le duc de Bouillon, le 1er septembre 1715, annonça « le Roi est mort ».

Cette petite seconde, c’est la miette jetée par l’historien officiel de la télévision publique, Stéphane Bern, aux vingt millions de Français qui, pour reprendre le titre de l’ouvrage disruptif de l’historien Pierre Goubert, en 1969, peuplaient accessoirement le royaume de France.

Pour le reste, dans cette émission tout entière consacrée à la mort de Louis XIV, on aura tout appris sur la blennorragie royale (soignée à la corne de cerf), sur la perte de cheveux royaux, sur une blessure au palais royal – « pendant qu’il dinait, du liquide coulait par le nez » –, ainsi que sur sa fistule à l’anus (pour la soigner, le chirurgien s’entraina au préalable sur une dizaine de patients, dont certains en moururent, glisse sans autres commentaires un historien de l’école Bern). Sans oublier bien entendu la gangrène fatale, que l’on suivit centimètre par centimètre, du pied à la cuisse.

Les invisibles

Sans doute cette milli-seconde accordée au peuple est-elle une miette jetée à tous les bouseux, qui reprochent à Bern, nouvellement chargé par Emmanuel Macron d’une mission sur la conservation du patrimoine, de s’intéresser davantage aux châteaux qu’aux chaumières et aux usines. Une miette, comme cette visite surréaliste de Sa Bernitude au musée de l’Histoire vivante de Montreuil, au milieu des portraits de Lénine et des bustes de Robespierre, sous le haut patronage prolétarien du député local, Alexis Corbière.

Mais il y a plus invisible encore que le peuple des chaumières, pressuré par les impôts et décimé par la rudesse des hivers. Dressant le bilan global du règne, un historien risqua une allusion à l’empire colonial, « une assise pour l’enrichissement tout à fait importante ». Ah mais oui ! Et les nègres, à propos ! Cette fois, même pas une seule image des esclaves qui, déjà sous Louis XIV, du Sénégal aux Antilles, fournissaient la marchandise du commerce triangulaire. Pas une seule allusion au fameux Code noir, dont la première édition fut promulguée sous le règne dudit Louis. Même dans l’invisibilité, la hiérarchie est inchangée.

Pour lire la chronique sur ASI.

Daniel Schneidermann



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