que les garçons expriment enfin leurs émotions

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C’est une chose que l’on constate à Rue89 lorsque l’on travaille sur des sujets traitant de l’intime : les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à répondre à nos appels à témoignages, à s’ouvrir et à se raconter.

Ce n’est pas anodin. L’éducation, la socialisation, la culture amènent à ce que garçons et filles réagissent différemment face à leurs émotions. 

Se livrer, faire part de ce qui nous tracasse voire de ce qui nous empêche de dormir, être capable de signifier avec des mots, des gestes ou des larmes ses joies, ses doutes et ses passions sont le fruit d’un apprentissage émotionnel, qui débute dès la petite enfance.

Les garçons apprennent davantage à maîtriser leurs émotions, à les contenir, pour correspondre au stéréotype de l’homme fort et infaillible, tandis qu’on inculque aux filles une plus grande palette d’émotions et qu’on attend d’elles une certaine sensibilité, fragilité, tout en masquant leur colère. Voilà pour les normes de genre.

Tourments de la chair

Dans l’enquête qu’il mène sur la sexualité de jeunes incarcérés, Arthur Vuattoux, sociologue, remarque que le temps de mise en confiance en entretien est beaucoup plus long chez les garçons.

« Je ne dirais pas forcément que les garçons se confient moins mais il faut amener autrement les questions. »

Progressivement, les interviewés abordent leurs vulnérabilités. Quelques-uns lui ont ainsi raconté comment ils n’avaient pas bien vécu leur premier rapport sexuel. « Quand on arrive à les amener à le dire, on constate qu’ils ont besoin d’en parler… Il existe très peu d’espaces où ils sont autorisés à le faire », note le sociologue.

Les filles sont quant à elles plus habituées à répondre à des questions intimes, entre elles ou chez le médecin.

« Les question d’intimité, de sexualité, sont plutôt considérées comme une compétence genrée de filles – c’est très essentialisant. »

On retrouve ce partage dans les bibliothèques. L’écriture de l’intime, les tourments de la chair, la parole autobiographique, comme les histoires sentimentales, riment depuis longtemps avec « littérature féminine ».

Au point de devenir une norme encombrante pour les auteures. « En tant que femme, j’ai l’impression d’une sorte d’assignation à écrire un roman qui serait du ressort de l’intime, du ressenti ou qui parlerait de ma sexualité », expliquait la romancière Lola Lafon à Bibliobs. « Or je n’ai pas envie de me cantonner aux frontières de mon corps. »

« Un garçon, ça ne pleure pas »

Pour Sylvie Ayral, enseignante, docteure en sciences de l’éducation et auteure de « La Fabrique des garçons » (éd. PUF, 2011), rien d’étonnant à nos observations : toute la socialisation des garçons consiste à mettre de la distance dans leurs émotions.

« La douleur, l’expression du chagrin, les larmes, sont réprimées depuis la petite enfance. »

Dans les cours d’écoles, au sein des familles, les adultes réagissent généralement différemment face à un chagrin de petite fille ou de petit garçon.

Ces derniers sont incités à ne pas s’arrêter sur leurs émotions ou leur douleur, à ne pas se laisser avoir par elles, mais à être courageux et passer outre (« un garçon, ça ne pleure pas » ; « allez, relève-toi, ce n’est rien » ; « serre les dents »). 

« La seule émotion qu’on va tolérer socialement, c’est la colère et les débordements qui vont avec. »

Parce qu’exprimer ses émotions c’est faire preuve d’une certaine vulnérabilité, les garçons peuvent montrer la colère, mais pas le chagrin, les larmes, la peur, la tristesse.

L’idéal viril

L’apprentissage émotionnel va bien au-delà des « ne pleure pas », adressés davantage aux garçons. Il passe aussi par les copains de classe, Internet, la télé, les jeux, les activités ou encore par l’observation de ce que font les adultes autour. « Comment ils se comportent, ce qu’ils ont le droit de dire et ne pas dire, comment ils se parlent, est-ce que l’homme parle de ce qu’il ressent… », détaille la chercheuse Isabelle Boni-Le Goff.

« Très souvent, au sein des familles, on voit que les mamans parlent, tandis qu’un père avec son fils va faire quelque chose avec lui, ils vont avoir du mal à communiquer vraiment, et encore plus sur leurs émotions respectives », complète Sylvie Ayral.

« Dans la norme de masculinité que les sociologues appellent ‘hégémonique’, en réalité inatteignable, il n’y a pas la possibilité de dire ses vulnérabilités », opine Arthur Vuattoux. « Il y a une sorte d’amour propre, qui vient paralyser les garçons », ajoute Sylvie Ayral.

Parce qu’un homme est censé avoir une autorité naturelle, il est ainsi difficile pour un enseignant homme de parler de ses problèmes à gérer une classe, cite-t-elle en exemple.

« Alors qu’une femme va pouvoir craquer, pleurer, puisqu’on va le tolérer socialement et qu’on va même considérer que c’est inhérent à la nature féminine. »

Contrôle de soi et sang-froid sont des qualités attendues chez ces messieurs. Un garçon doit cacher ses faiblesses pour coller au flamboyant idéal viril que la société lui impose.

A Rome : espèce de mollis !

Ce n’est pas nouveau, bien sûr. Pour Olivia Gazalé, philosophe et auteure du « Mythe de la virilité » (éd. Robert Laffont, 2017), il faut remonter à l’Antiquité gréco-romaine pour retrouver l’origine du lien entre virilité et refus de l’exhibition sentimentale.

« Chez Homère, la colère et les pleurs d’Achille font encore partie intégrante de sa virilité. C’est sous l’influence des sagesses épicurienne et stoïcienne, en Grèce puis surtout à Rome, que les choses vont changer », avance-t-elle.

C’est l’invention de la « pudor », la maîtrise, l’autorépression du sentiment et des émotions, la méfiance envers les passions.

« C’est cette aptitude à la rétention qui place le ‘vir’ [le mâle] au-dessus de la femme, qui ne maîtrise pas plus ses émotions que ses ‘fluides’ : la femme perd son sang dans la passivité, elle ne contrôle pas ses flux, elle se subit, donc elle est faite pour subir. Par opposition à l’homme, qui lui se gouverne, ce qui lui donne le droit de gouverner. »

La « pudor » hisse le citoyen au-dessus de la femme, du barbare et du Gaulois jugés comme elles « colériques, irrationnels, et irréfléchis ».

Il n’y a pas pire insulte que se faire traiter de « mollis » (un mou), à Rome, ajoute Olivia Gazalé. Le molli s’adonne au plaisir en tout genre (du lit comme de la table), tandis que l’homme viril est frugal et consacre sa vie à des occupations nobles (comprenez la guerre et la politique).

A 17 ans, à l’âge auquel le jeune romain devient homme, il reçoit une toge blanche, signe de virilité, pour recouvrir son corps et « dissimuler sa sensibilité, considérée comme une faiblesse, une effémination ».

« Pleurer, un truc de tapette »

Même si on ne porte plus de toge de nos jours, les garçons restent soumis à cette injonction virile. A l’adolescence particulièrement, pour faire partie du groupe, il faut se comporter « comme un garçon ».

Misère à ceux qui s’en détachent.

Sylvie Ayral cite un échange qui s’est tenu dans sa classe, la veille de notre interview. Parce qu’elle travaille avec ses secondes sur le harcèlement, la prof d’espagnol leur demandait de décrire une affiche, montrant un jeune garçon en souffrance sous les regards moqueurs de ses camarades.

« Il s’est fait larguer par sa copine et il a pleuré, donc les autres se moquent de lui », croit voir un élève.

La prof relance : pourquoi se moquerait-on d’un garçon qui pleure ?

« Ben, c’est la honte. »
« Pleurer, c’est un truc de tapette. »

L’échange, révélateur, renvoie à la définition même de la virilité. « Etre viril », énonce Sylvie Ayral au téléphone, « c’est se démarquer hiérarchiquement de tout ce qui est assimilé au féminin ». C’est aussi l’expression de la domination masculine.

« Les femmes sont bonnes » : parlons maintenant de la charge émotionnelleCe qui est considéré comme féminin est vu comme appartenant à une catégorie inférieure. Ceux qui ne se comportent pas comme des hommes sont des sous-hommes. 

L’injonction virile, comme les rapports de domination, se jouent d’abord entre hommes. « Il ne faut pas oublier qu’il y a des hommes qui en sont les premières victimes et qui sont en souffrance », développe la professeure d’espagnol.

Les métiers des garçons

Les hommes se privent d’une part de leur vérité psychique en s’interdisant le chagrin et l’expression de leurs doutes et de leurs faiblesses, soutient la Olivia Gazalé. Ce qui a des conséquences.

Cela peut fausser les choix d’orientation, avance la philosophe.

« Le domaine du ‘care’, du soin, ou plus généralement dès qu’il est question du souci de l’autre ou de professions ne requérant pas d’appétit pour la compétition, de goût pour le pouvoir, de sens du défi, de soif de conquête, sont des filières désertées par de nombreux garçons. »

Alors qu’ils pourraient aussi s’y épanouir.

Renoncement aux soins

Parce que l’émotion a une fonction de signal, une moindre expression de ses émotions peut aussi avoir de graves répercutions sur la santé.

« En ruminant leurs problèmes, les hommes vont se faire prendre en charge beaucoup, beaucoup plus tard », relève Stéphane Rusinek, professeur de psychologie clinique.

« C’est ce qu’on voit chez les psys : les femmes arrivent beaucoup plus tôt quand elles ont des problèmes, alors que les hommes arrivent beaucoup plus tard parce qu’il faut résister et aussi parce qu’ils n’en parlent pas. On le voit énormément sur les troubles sexuels. »

Isabelle Boni-Le Goff, sociologue du travail et du genre, qui étudie plus particulièrement les métiers traditionnellement genrés masculins, fait le lien entre refoulement des émotions et alcoolisme, « fréquent dans ces professions supérieures ».

« Les consultants et avocats passent du temps à faire des pots. C’est bien sûr une pratique de l’homosocialité : ils se retrouvent entre hommes, discutent, parlent de leur carrière et de leur future promotion… Mais ils boivent aussi car ils ont besoin d’apaiser leurs tensions, le stress et des émotions qui ne sont pas dans leur répertoire de masculinités… Ils sont perturbés par ça. »

Idées suicidaires

A l’extrême, taire ses émotions peut empêcher d’éviter des issues dramatiques. En France, comme dans de nombreux pays, les hommes se suicident plus que les femmes. Environ 10 000 personnes mettent fin à leurs jours chaque année… dont 75% d’hommes.

Le passage à l’acte est plus souvent « réussi » chez les hommes, qui vont moins facilement avoir recours à des soins.

En Grande-Bretagne, où le suicide est la première cause de mortalité masculine des moins de 34 ans, l’association Childline a récemment diffusé un spot (repéré par Le Temps) pour enjoindre les garçons à montrer leurs faiblesses.

Dans la vidéo, un ado efface le texto qu’il s’apprête à envoyer à un ami : « Mec, je sais que c’est bizarre mais je traverse une sale période en ce moment. Je ne sais pas quoi faire… » Il se regarde dans le miroir, se gifle, et tape « idées suicidaires » dans un moteur de recherche.

Childline veut ainsi encourager les garçons à parler de leur désespoir, à chercher de l’aide.

« Le silence peut tuer. Montrer sa douleur nécessite du courage et des tripes. Sois un homme, parles-en! » enjoint aussi l’association Movember dans un autre spot, où l’on voit une succession d’hommes pleurer.

Pour Isabelle Boni-Le Goff, la prise de conscience de cette nécessité n’intervient qu’au moment de crises importantes (burn-out, divorces compliqués…).

« Je constate que plein d’hommes craquent et quand ils craquent, ils vont voir un psy, un coach et vont progressivement découvrir qu’il est important de parler de ses émotions. »

Parler d’émotions à leur fils

Si la vie des femmes est remplie d’injonctions contradictoires, les hommes aussi doivent se libérer de celles qui leur collent à la peau. Arthur Vuattoux met tout de même en garde : « La masculinité peut avoir un coût mais présente, malgré tout, une tonne d’avantages. » Reste que la grande marche pour l’égalité passe aussi par la déconstruction du masculin.

Réciproquement, une éducation non genrée pour les garçons passe par un travail en profondeur sur les émotions, explique Titiou Lecoq, auteure et journaliste, dans son dernier ouvrage (« Libérées ! », éd. Fayard, 2017).

« [Il faudrait] les accompagner pour que leur palette émotionnelle sorte du binaire content/en colère, ce qui implique de les faire parler de leurs émotions et de celles des autres, les encourager à se préoccuper d’autrui. »

En leur demandant par exemple de décrire ce que ressent le personnage fictif d’un livre ou d’un film lu ou vu ensemble. « Evidemment, si c’est la mère qui le fait et que le père ne s’en mêle pas, cela a moins de poids », note Titiou Lecoq.

« L’association restera émotions = mère = femme. Il faut que les pères parlent d’émotions à leur fils. »

Travailler sur les émotions, c’est aussi permettre à l’enfant d’exprimer ses émotions autrement que par la parole. En faisant par exemple du théâtre, de la danse ou de la musique.

« Ce n’est pas une faiblesse d’exprimer ses émotions », conclut Sylvie Ayral.

« Je trouve même qu’il faut une sacré force pour dire ce qu’on ressent, vraiment, et une sacré humilité. »

Emilie Brouze



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