Point de vue. Pour une fédération des deux Corées

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Il est urgent d’établir une réelle stratégie envers la Corée du Nord, y compris sur la gestion de l’après-guerre, écrit le philosophe Tatsuru Uchida. Seule façon selon lui d’envisager une sortie en douceur de la dictature : réunifier la péninsule et créer une fédération.

En juillet dernier, lors d’une interview, un magazine m’a posé cette question : est-il possible qu’une guerre entre la Corée du Nord et les États-Unis éclate prochainement ? [Washington avait annoncé en avril que son porte-avions à propulsion nucléaire Carl Vinson faisait route vers la péninsule coréenne. Pyongyang avait alors menacé de le détruire]. Un tel conflit est-il possible ? Si oui, quelle forme prendrait-il, et qu’adviendrait-il ensuite ? Voici les réponses que je leur ai fournies.

Si une guerre venait à éclater, je pense que les États-Unis sont capables de lancer immédiatement des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et d’anéantir la Corée du Nord sur-le-champ. Mais avec une attaque nucléaire d’une telle ampleur, les retombées radioactives atteindraient la Corée du Sud, la Chine, la Russie – et, bien sûr, le Japon. Or, les États-Unis pourraient-ils assumer la responsabilité d’avoir rendu inhabitable la péninsule coréenne, la région russe du Primorié et le nord-est de la Chine ?

“Nous avons anéanti un pays entier parce que ce dernier a lancé des missiles sur notre porte-avions.” En tout état de cause, une riposte d’une telle ampleur serait considérée comme démesurée. Même les plus grands guerriers de l’histoire, que ce soit Qin Shi Huangdi, le premier empereur de Chine, ou Napoléon Ier, ne sont pas allés jusqu’à rayer de la carte un pays de 24 millions d’habitants. Le monde entier condamnerait une telle barbarie ainsi que le peuple américain lui-même, qui réagirait violemment.

Si un porte-avions nord-coréen remontait le fleuve Hudson puis tirait un missile sur Manhattan, les choses prendraient peut-être une autre tournure. Mais l’attaque d’un porte-avions américain au large de la péninsule coréenne ne devrait pas constituer un motif suffisant pour déclencher une guerre.

Quel gouvernement pour remplacer Kim Jong-un ?

Si un conflit devait éclater, il se limiterait à des frappes aériennes ciblées sur les centrales nucléaires nord-coréennes qui ne provoqueraient pas de dégâts majeurs au sein de la population. Cependant, même si les infrastructures élémentaires, l’appareil administratif et les hôpitaux du pays en ressortaient intacts, quel gouvernement les États-Unis envisageraient-ils pour le pays ?

Que ce soit en Afghanistan, en Libye ou en Irak, les plans américains pour renverser la dictature en place et instaurer un gouvernement démocratique après la guerre n’ont jamais atteint leur objectif. La seule réussite est le Japon, il y a soixante-douze ans. Et si elle a été possible, c’est parce qu’un grand nombre d’études approfondies sur la culture et la structure mentale de la société japonaise avaient été menées avant l’occupation, comme en témoigne Le Chrysanthème et le Sabre de Ruth Benedict [ouvrage anthropologique majeur publié en 1946. Paru en France aux éditions Picquier]. Pour renverser le régime de Kim Jong-un et mettre en place une démocratie, les Américains auraient besoin de s’appuyer sur une collection similaire d’études relatives à la Corée du Nord. Or elles n’existent ni aux États-Unis ni ailleurs dans le monde. Aucun pays, qu’il s’agisse de la Chine, de la Russie, des États-Unis, de la Corée du Sud ou d’autres, n’a de plans sur la manière de rétablir l’ordre en Corée du Nord si le régime venait à perdre le pouvoir à la suite d’une guerre, d’un coup d’État ou d’un soulèvement populaire.

À mon avis, la Corée du Sud est le pays qui se penche le plus sérieusement sur cette question. Mais même Séoul n’envisage pas de méthode forte à la “beifa” [“l’expédition vers le nord”, l’offensive menée par Tchang Kaï chek pour la réunification de la Chine entre 1926 et 1928]. Dans un premier temps, la Corée du Sud continuerait sans doute à accueillir des transfuges [Coréens du Nord ayant fui au Sud] en portant progressivement leur nombre à quelques dizaines de milliers, puis centaines de milliers. Mais si, pour une raison quelconque, le hard power [le pouvoir coercitif] du régime de Pyongyang venait à être affaibli, elle renverrait en Corée du Nord une partie de ces transfuges, formés au Sud sur le fonctionnement d’un gouvernement démocratique, pour qu’ils y mettent en place eux-mêmes un nouveau régime. Le gouvernement sud-coréen ne peut pas se substituer directement au régime nord-coréen. Il n’y aurait donc qu’un seul moyen de rétablir l’ordre : confier le gouvernement de la Corée du Nord à des Nord-Coréens. Séoul n’est certainement pas sans le savoir.

Il y a une autre solution encore moins agressive, qui consisterait à réunifier la péninsule en se basant sur le modèle “un pays, deux systèmes” [en référence au statut de Hong Kong par rapport à la Chine]. C’est le scénario qui a été proposé en 1980 par le dirigeant nord-coréen Kim Il-sung à son homologue du Sud, Chun Doo-hwan. Baptisé “République fédérale démocratique de Koryo [nom d’un ancien royaume coréen]”, le nouveau pays devait former une fédération de deux États dans laquelle chacun conservait son propre régime politique. Ce projet n’a pas abouti, car le Nord exigeait en échange le retrait des troupes américaines stationnées sur le territoire sud-coréen, une condition non recevable pour Séoul. Mais, lors d’une rencontre au sommet qui a eu lieu en 2000, le nouveau maître de Pyongyang, Kim Jong-il, a présenté à son tour un projet de fédération à son homologue sud-coréen, Kim Dae-jung. Le fait que la proposition de réunification ait d’abord été

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