« Organiser notre festival étudiant, c’est reprendre le pouvoir »

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Ils mènent de front études à la fac ou à Sciences Po et organisation d’événements festifs. Un « à-côté » qui peut, pour certains, finalement déterminer les choix de vie.

Lors du festival Hit the Road, en mai.

« Tu t’y connais en bouteille de gaz ? », hèle un bénévole. Alors que les premiers festivaliers doivent arriver d’ici une heure, le site de la troisième édition de Hit the Road, à Thil (Haute-Garonne), est encore en chantier. Entièrement conçus et organisés par des élèves de Sciences Po, ces trois jours de « concerts et autostop » ont presque tout des « grands » festivals : les imprévus et les réussites, le bonheur d’être ensemble et l’agacement du travail en groupe, les nuits courtes et la fierté de participer à un projet « comme les vrais ».

Etre pris au sérieux

La veille, les cinquante étudiants bénévoles étaient tous réunis dans l’un des seuls bâtiments en dur du site, installé dans la campagne toulousaine. Au menu : spaghetti à la sauce tomate et Kronenbourg, assis par terre en tailleur ; président, trésorier et responsable des bénévoles ont donné les dernières consignes : « Normalement tout est bien organisé, mais si quelqu’un manque à son poste, on peut vite se retrouver dans la mouise », prévient Héloïse, mi-autoritaire mi-amusée, lors de son brief à l’équipe. Dans cette aventure un peu folle, « monter un festival en moins d’un an, en plus des cours », ils débutent tous.

Lors du festival Hit the Road, en mai 2017.

Si dans les grandes écoles de commerce, organiser de grands événements, souvent d’ores et déjà existants tels la Course croisière Edhec, fait partie intégrante de la scolarité, le mouvement gagne des étudiants d’autres cursus, qui développent des projets culturels ou sportifs sur leur temps libre. Et l’amateurisme peut se révéler de prime abord un atout, selon Noé Tucoulou, à l’origine de Festicirk’, festival d’arts du spectacle en Picardie : « La première année, on a reçu énormément de subventions, qui sont destinées spécifiquement aux projets qui débutent et/ou lancés par des jeunes. »

Les éditions suivantes s’avèrent plus compliquées à financer. « On nous disait : “Vous n’y connaissez rien, vous n’allez jamais y arriver !” », se souvient Noé Tucoulou. Qui a décidé de « faire les choses en grand » pour obtenir reconnaissance et moyens lors de la quatrième édition du festival, début juin : « On a organisé un événement plus long, sur plusieurs lieux, avec une partie pédagogique et un volet écologique. »

Même logique pour le festival Hit the Road, qui a mis au programme de la troisième édition, en plus de l’autostop et la musique, des conférences et interventions sur le voyage. Une manière de « crédibiliser » l’événement et de « créer un rassemblement autour de la culture de l’autostop » explique Lucas, bénévole et responsable de la communication, « même si dans le regard des gens, on voit bien qu’ils pensent qu’on organise juste un grand barbecue entre copains ».

Ne pas être pro a des désavantages. Certains festivaliers se sont laissé aller à des comportements « qu’ils n’oseraient pas avoir dans d’autres festivals plus institutionnalisés » : arriver avec de l’alcool fort, alors que c’est toujours interdit sur un festival, demander aux organisateurs de les ramener à l’aéroport, etc. « Mais on fait la police, et les gens comprennent », tempère Lucas.

Etre un événement « fait par des étudiants, pour des étudiants » présente en revanche des avantages au moment de chercher des partenaires financiers : à l’entrée de Hit the Road, entre la billetterie et une pile de bandanas colorés, le jeune responsable communication Rezo Pouce distribue des flyers aux festivaliers fraîchement arrivés. « Notre mission est d’accompagner les collectivités rurales dans le développement de l’autostop, pour sortir les jeunes de l’enclavement. Si on s’associe à ce festival, c’est justement parce que ce sont des étudiants qui l’organisent, c’est notre cœur de cible », détaille Jordan Jay.

Fivory, Tsugi et StreetPress, application de paiement en ligne et médias en ligne populaires auprès des jeunes, ont fait le même pari en devenant partenaires de la troisième édition du festival, « la preuve qu’on nous fait confiance malgré tout », sourit Lucas.

Valoriser son expérience

Avec humour, Héloïse, ordonne, organise et répartit les tâches, à croire qu’elle a « ça dans le sang ». Nul projet cependant de « noter cette expérience sur le CV ». À première vue, il n’y a effectivement pas de lien entre un festival d’autostop et son projet professionnel : devenir juge. Mais participer à l’organisation d’un événement pareil, pour ces jeunes qui toute l’année passent des sièges d’amphi à ceux de la bibliothèque universitaire, c’est aussi « reprendre le pouvoir », raconte Apolline.

« J’ai appris un million de choses en étant dans cette association et en participant au festival ! », s’enthousiasme la responsable des cuisines de Hit the Road. Qui, après avoir fait des courses pour trois cents personnes, géré la comptabilité et une équipe de dix personnes chargée de préparer et vendre les repas, partira dans quelques semaines en année d’échange en Thaïlande.

Lors du festival Hit the road, en mai 2017.

« Quand on a lancé la première édition du festival, l’idée c’était d’avoir un métier stable et le cirque à côté. Mais finalement le cirque occupe la place centrale », raconte Noé, de Festicirk’. Après une classe préparatoire aux écoles de commerce et quelques années à l’université, il est aujourd’hui intervenant dans une école de cirque, tout en organisant son festival. S’il n’en tire pas un salaire, cela a été l’occasion de découvrir « tout ce qu’on n’apprend pas à l’école » : raccorder son et lumière, changer les fûts de bières, répartir les tâches… Des compétences logistiques, managériales et techniques, ainsi qu’en comptabilité, en droit des arts du spectacle, qu’il aimerait désormais « pouvoir concrétiser par un diplôme, et valoriser ».

« Au départ, ce festival de cirque, on l’a fait parce qu’il ne se passait pas grand-chose chez nous, en Picardie. Mais au fil des éditions, on a eu une vraie prise de conscience sur l’inégalité d’accès à la culture dans les zones rurales », analyse Noé. Désormais, il « espère faire bouger les choses, petit à petit. Et, pourquoi pas, en faire un métier ».



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