L’histoire de la banque de sperme pour prix Nobel et de ses bébés

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(De nos archives) J’ai découvert l’existence de la « banque de sperme des génies » par hasard, en cliquant sur un lien Facebook : je lisais, à demi-consciente, la mystérieuse interview d’un artiste contemporain (qui n’a par ailleurs aucune existence en ligne). L’adolescent surdoué y évoque le « Repository for Germinal Choice », dont il serait issu.

« Si quelqu’un veut en savoir plus, tout est public. »

L’histoire a été racontée des centaines de fois aux Etats-Unis. Mais à ma connaissance (et celle de Factiva), presque rien n’a été écrit en France.

Capture d'cran de Robert Klark Graham

Capture d’écran de Robert Klark Graham – Harry Dace

On est au début des années 80, en Californie. L’histoire sort, pour la première fois, dans le Los Angeles Times. Une nouvelle banque de sperme propose de recueillir des gamètes d’exception pour des couples mariés et infertiles. Seul le sperme de prix Nobel ou d’êtres extraordinaires (jeunes à fort QI et athlétiques) est admis dans le catalogue.

Le concept sort de la tête de Robert Klark Graham, un riche septuagénaire qui a fait fortune dans les verres incassables.

« J’approche les médecins »

Le narcissique homme d’affaires pense que son action va permettre de maintenir « un certain niveau d’intelligence » dans une société américaine en crise. C’est l’altruisme qui le guide, dit-il. Il veut par exemple fabriquer celui qui trouverait un moyen de guérir le cancer…

L’homme d’affaires réfute l’accusation d’eugénisme (« Je ne veux pas créer une race supérieure »). Mais dans un article du New York Times, qui date de 1984, il se vante :

« Nous avons neuf donneurs réguliers qui ont un QI supérieur à 140. »

Dix ans plus tard, en 1995, dans une revue scientifique, Robert Graham se montre moins extatique. Il explique que seulement 3% des « hommes exceptionnels » contactés ont accepté de donner leur sperme. Il a simplement en catalogue un médaillé olympique or et quelques « brillants scientifiques ». Il se voit obligé d’accoster les donneurs dans des lieux stratégiques :

« Je vais à un rendez-vous médical et j’approche les médecins qui sont jeunes, beaux et qui sont des stars de leur secteur. »

Finalement, le seul prix Nobel qui a accepté de donner son sperme à cette banque de Nobel et de le dire publiquement s’appelle William Shockley. Le chercheur est connu pour avoir travaillé sur le transistor et pour ses déclarations racistes. Il a proposé, par exemple, la stérilisation des gens à faible QI contre de l’argent.

« Des enfants normaux »

L’institution a fermé en 1999, deux ans après la mort de Robert Klark Graham. Et en près de vingt ans, autour de 220 bébés sont nés.

Ces enfants sont éparpillés sur le territoire américain et certains d’entre eux ne connaissent pas leur origine. Ils ont aujourd’hui entre 15 et 33 ans.

Des dons de sperme au Danemark, en aot 2002

Des dons de sperme au Danemark, en août 2002 – MORTEN THUN/SCANPIX DENMARK/AFP

Plusieurs fois, la presse américaine a essayé de les retrouver.

Le premier à s’être passionné par le sujet est David Plotz, un journaliste de Slate. Après trois ans d’enquête, il a écrit un livre, « The Genius Factory », sorti au printemps 2005 (non traduit en français).

Tout au long de son enquête, le journaliste garde la tête froide : il raconte que les enfants qu’il a rencontrés sont plutôt doués dans l’ensemble (notamment sur le plan artistique), mais qu’aucun n’est génial.

L’un des plus doués est issu du sperme d’un homme qui avait menti sur ses capacités…

Le journaliste explique que la réussite globale de ces enfants peut s’expliquer par leur environnement – les parents qui ont choisi cette banque de sperme sont du genre à tout faire pour stimuler leur progéniture avec des cours privés et des activités artistiques.

Sur les 30 enfants qu’il a retrouvés, trois d’entre eux ont des « problèmes de santé très sérieux ». David Plotz décrit Robert Graham froidement :

« Il avait la façon d’être à droite de ceux qui se sont faits tout seuls, l’appétit acharné d’un inventeur, la sensation de pouvoir de l’entrepreneur et la façon d’aller de l’avant d’un commercial. »

A-t-elle les capacités de son père ?

Presque dix ans plus tard, en octobre 2014, la journaliste Lisa Ling, qui a un show sur CNN (« This Is Life With Lisa Ling »), a fait le même travail. Cette fois, sans aucune distance.

La journaliste américaine démarre son reportage par une scène familiale avec sa propre petite fille :

« A-t-elle hérité des capacités académiques de son père ou va-t-elle avoir la personnalité plus joviale de sa mère ? Les cartes sont jouées… »

Lisa Ling regarde les enfants de la banque de sperme comme des merveilles. A New York, elle rencontre la famille Ramm, connue pour avoir fait appel trois fois à la banque de sperme – deux filles et un garçon.

« Es-tu un génie ? Les bonnes notes sont-elles venues naturellement ? », demande-t-elle à Courtney, la fille biologique d’un médaillé olympique, qui veut devenir danseuse de ballet.

L’aînée, Leandra Ramm, est présentée comme une grande chanteuse d’opéra accomplie, filmée en plein concert… « Dès sa naissance, elle avait une voix », dit sa mère, Adrienne. Enfin, Lisa Ling passe plus vite sur le dernier de la famille, Logan, qui est autiste. Le père commente :

« Nous avions augmenté les chances pour [que ça aille dans le bon sens], mais il y a tellement de variations et de mutations dans la création d’un être humain. »

Ne te soucie pas de l’ADN de ton père

La journaliste de CNN rencontre ensuite Tom, 29 ans, qui répare des toits. Elle lui demande, avec un rire un peu gêné :

« Cela doit être une surprise, pour beaucoup de gens, de voir un enfant de la banque de sperme des génies faire un travail manuel, non ? »

L’explication vient vite : Tom a dû arrêter ses études parce qu’il a eu un enfant à 17 ans. Tous les clichés sont là : Lisa Ling le filme en train de faire un Rubik’s cube ou de jouer aux échecs.

Toute son enfance, la mère de Tom a exercé une grosse pression à la réussite. Un jour, elle lui a dit qu’il n’avait pas à se soucier de l’ADN de son père (le donneur est diplômé du MIT et a un QI de 160)… Tom se sent obligé de faire quelque chose de son merveilleux matériel génétique.

A aucun moment la journaliste ne parle des questions éthiques que cette banque de sperme a posées, ni de la souffrance des enfants au QI très élevé – ce qui a provoqué la colère d’une mère américaine.

Pour Lisa Ling, Robert Graham a surtout été un précurseur : dans les années 2000, toutes les banques de sperme se sont converties aux catalogues. Là-bas, les parents infertiles ont désormais le choix : couleur des yeux, niveau d’études, traits de personnalité.

« C’est pas du tout vrai »

Au moins deux autres documentaires existent sur ces enfants magiques (de la CBS, avec beaucoup d’images d’archives et de la BBC, très scénarisé). Ils sont moins marquants, mais on y découvre plusieurs autres enfants.

Doron Blake, deuxième bébé issu de la banque de sperme, a toujours été présenté au monde comme un petit génie (sa mère le filmait, enfant, en train de faire toutes sortes de choses dès l’âge de 18 mois).

Dans le documentaire de la CBS, Doron est filmé en train d’étudier des instruments bizarres et difficiles dans une université de l’Oregon et il explique vouloir devenir psychologue pour enfants. Il se décrit comme quelqu’un d’heureux. On y voit aussi les enfants Ramm, petits.

Extrait du documentaire « Inside Edition » de CBS

Dans celui de la BBC, on rencontre la famille Zerr – deux enfants, Paisley et Sterling, qui ont l’air d’adolescents tout à fait normaux, avec la façon de parler qui va avec. « C’est tellement pas vrai », dit Paisley à son frère qui la décrit comme une princesse, avant de lancer :

« M’man te dit de faire quelque chose, et tu le fais même pas »

Où en sont les sœurs Ramm ?

Aujourd’hui, en 2015, Leandra Ramm ne fait pas une carrière internationale. Selon sa page Facebook, elle vient d’intégrer l’opéra de San Jose en Californie. Elle a joué des personnages secondaires dans des séries télé. Ces dernières années, elle a été victime de harcèlement par un Coréen, qui a fini par être emprisonné.

Vidéo de candidature de Leandra Ramm au télécrochet « America’s Got Talent »

Sa sœur Courtney, qui voulait devenir une danseuse de ballet, donne des cours de pilates et de yoga, après avoir été directrice artistique dans une école de danse à Singapour. Contactée via Facebook, elle nous dit qu’elle est en train de lancer sa propre école de danse, entre Hawaï et New York.

Doron a étudié à Harvard. Après avoir été prof dans différentes écoles, il semblerait qu’il soit homme au foyer (« house dad »).

Quant à Paisey Zerr, elle a un compte Instagram de starlette. Elle pose en sous-vêtements à paillettes ou habillée en mère Noël avec son petit chien.

Paisey prend des cours d’aviation et elle adore faire la fête. En faisant défiler les photos, en la voyant déguisée en Sailor Moon, le projet initial de Robert Graham – la guérison du cancer – semble loin. Et tant mieux.

Et en France ? Aux Etats-Unis, c’est un commerce. Le choix du père biologique se fait sur catalogue (niveau d’études, profession, critères physiques, anonymat demandé par le donneur ou non). En France, il s’effectue sur quelques données physiques seulement (afin d’éviter un trop grand contraste d’apparence physique). Le don est anonyme.

Article initialement publié le 27 octobre 2015.

Nolwenn Le Blevennec



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