« Les critiques peuvent tuer un film » : Hollywood et le ciné indépendant vus par Marc Webb, réalisateur de Mary – Actus Ciné

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Revenu du monde des blockbusters, après avoir réalisé les deux « Amazing Spider-Man », Marc Webb a, grâce à « Mary », renoué avec le cinéma indépendant, qu’il évoque à notre micro au même titre que l’état actuel d’Hollywood.

Denis Guignebourg / Bestimage

Du cinéma indépendant à Spider-Man… et inversement. Après avoir mis l’Homme-Araignée en scène, Marc Webb signe le très joli Mary, sorti dans nos salles ce mercredi 13 septembre, après avoir remporté un Prix du Public au Festival de Deauville. Egalement passé par la télévision, pour diriger le pilote de Limitless, c’est donc un réalisateur plus expérimenté qui se présente à notre micro lors de son passage à Paris.

AlloCiné : En quoi votre expérience sur des blockbusters vous a servi au moment de revenir vers le cinéma indépendant ?
Marc Webb : Je me suis beaucoup plus amusé sur ce film. Car j’ai vécu tellement de situations et fait face à tellement de pression que je ne la ressentais plus vraiment. Je me suis donc autorisé à être plus joueur et moins préoccupé par l’importance que le film aurait. Je n’ai pas besoin de faire un carton au box-office mondial, je veux seulement m’amuser, faire un film pop qui ne s’excuse pas d’être accessible. C’était mon seul et unique but.

Les blockbusters ont aussi rendu le casting plus facile : je me suis plus facilement entendu avec Chris car nous en étions tous deux passés par-là (rires) C’était une joie, pour nous deux, que de ne pas être scrutés. Nous l’avons beaucoup apprécié et ça nous a permis de nous amuser en tournant ce film.

C’est peut-être pour cette raison que vous avez réussi à tourner, monter et sortir deux films pendant le temps qu’il vous fallait pour faire un seul « Spider-Man ».
(rires) Oui c’est vrai. Mais il faut savoir que ces deux films [Mary et The Only Living Boy in New York] couvaient dans un coin, et qu’au lieu de faire une pause, j’ai voulu qu’on me laisse tranquille. J’estimais avoir obtenu le droit de faire le con, car aucun de ces longs métrages ne rajoute quoi que ce soit de nouveau au langage cinématographique. L’idée était juste de m’amuser en les faisant, d’être au contact de mes acteurs, passer du temps dans une pièce et voir ce qu’il se passait. En ce sens, c’était une expérience, ne serait-ce que pour apprécier le processus. Peu importe la façon dont ils seront reçus, j’ai adoré cette manière de les faire, sans ressentir de pression.

J’ai fait cent-vingt clip musicaux : certains sont bien, d’autres sont des erreurs, il y a eu des succès… mais je n’aurais jamais pu faire (500) jours ensemble sans eux, car ils m’ont permis d’explorer le langage, de voir comment je pouvais communiquer avec les gens, ce qu’ils ne comprenaient pas. La télévision est également un lieu intéressant, mais pas forcément pour les réalisateurs. Plus pour les scénaristes. Mais les gens y ont de plus en plus de travail, peuvent s’améliorer, et c’est comme ça que nous avons des séries comme Game of ThronesMad Men ou Les Soprano. Ces gens sont foutrement géniaux et j’essaye, de mon côté, d’être actif au cinéma et à la télé – mais surtout au cinéma.

Mais il est de plus en plus difficile de faire des films. Surtout les petits. Les critiques peuvent tuer un film, même les plus petits, alors qu’on espère qu’ils vont les soutenir. Mais ils n’y sont pas obligés et ils font ce qu’ils veulent faire. Il est de plus en plus difficile de faire venir les gens au cinéma, car ils regardent la télé ou leurs téléphones portables. Mais j’essaye quand même de me frayer un chemin et de m’exercer. Et je voulais faire ces deux films à tout prix avant qu’on ne me vire de cette industrie.

Il est de plus en plus dur de faire venir le public dans les salles

Avec le recul, que gardez-vous de cette expérience sur les deux « Spider-Man » ? En bien comme en mal.
(il réfléchit) Quand vous travaillez sur un Spider-Man, il y a un sacré calibre de talents, aussi bien devant que derrière la caméra : entre les designers, les gens des effets spéciaux ou les acteurs, il y avait beaucoup de talent. Que des personnes au sommet de leur art et pleines de bonne volonté car désireuses de faire de grandes choses. Et c’est très vivifiant que d’avoir accès à eux. Vous sentez que vous avez une responsabilité envers eux et le processus, vous respectez les gens autour de vous car vous formez une équipe, dont chaque membre désire faire un bon film.

Il est important de garder en tête qu’il faut aussi divertir, alors qu’à une époque je cherchais à ce que les choses soient claires, quitte à rendre l’ensemble moins divertissant. Je fais toujours un « post-mortem » plein de haine de moi-même après chaque film depuis (500) jours ensemble, en pointant du doigt ce que j’aurais mieux pu faire. J’en garde le contenu pour moi mais aujourd’hui, sans aller jusqu’à dire que je suis moins ambitieux, je dirais que je cherche moins à faire un gros film à tout prix. J’ai vécu cette expérience, je sais ce que cela fait et je veux être plus prudent dans ma façon de faire ces gros films maintenant et de choisir ceux avec qui je travaille. Comprendre comment tout ceci fonctionne a été une bonne leçon.

Vous n’en avez donc pas totalement fini avec les super-héros ?
On ne sait jamais. Je ne sais pas si je ferais un autre film de super-héros un jour, mais je pense que je ferai de plus gros films, oui. Et ça ne dépend pas de la taille du projet mais du scénario. Il y a aussi la télévision, avec beaucoup de choses bien. Beaucoup de mes avis vont et viennent entre les deux médias, car c’est ainsi que fonctionnent les choses aujourd’hui. Et c’est même très stimulant d’être réalisateur aujourd’hui, si l’on est prêt à passer d’une atmosphère à l’autre.

Je trouve personnellement des qualités à votre second « Spider-Man », mais il jouait sur plusieurs tableaux en même temps et donnait l’impression de vouloir être cinq films en un. Peut-on le voir comme un bon exemple de ce qui ne fonctionne pas à Hollywood aujourd’hui ? Cette incapacité à se concentrer sur le film présent ?
Vous soulevez un très bon point. Nous avons passé beaucoup de temps à définir la façon dont le reste de l’univers allait émerger. Ça n’était pas notre principale préoccupation, mais nous supposions que ça allait arriver, ce qui est difficile. Mais je pense que Marvel a fait un travail fantastique en se focalisant à fond sur leurs héros. Les deux premiers Captain America sont par exemple centrés sur Captain America.

Ils ont bien sûr flirté avec le reste et les Avengers sont arrivés. Mais Iron Man n’était que sur Iron Man, et il y a juste eu ce teasing à la fin. Ils ont très bien bâti leur univers. Je ne sais pas s’ils ont immédiatement songé à un cross-over. Je pense que oui, mais leurs fondations étaient très stables et ils sont devenus une machine très efficace dans leur domaine. Ce qu’ils ont fait est incroyable, et les gens tentent désespérément de les imiter, mais il est difficile de prédire si le succès sera au rendez-vous : Wonder Woman est un super film, mais il ne donnait pas l’impression que DC installait autre chose par ailleurs. Pareil pour Baby Driver. Quand les gens se focalisent sur le film plutôt que sur les éléments financiers, le résultat n’en est que meilleur.

Mary, ou « l’exercice de simplicité » de Marc Webb

Que pensez-vous de la façon dont Hollywood a évolué depuis la sortie de « (500) jours ensemble », votre premier long métrage ?
Tout dépend de votre définition d’Hollywood. Si vous parlez du côté « grosses machines », il est devenu plus facile pour les studios de faire des blockbusters. Mais les réalisateurs ont plus de mal à faire des films plus intelligents : il n’ont pas de soutien, et il est de plus en plus dur de faire venir le public dans les salles. Le cinéma indépendant n’existe plus de la même façon que lorsque j’ai fait (500) jours ensemble. La télévision, à l’inverse, se porte incroyablement bien. Et d’autres distributeurs tels qu’Amazon et Netflix peuvent vous ouvrir d’autres portes pour faire des films, si vous êtes prêts à sauter la case « cinéma », surtout dans le cas de Netflix.

Les plus petits films spécialisés sont devenus plus difficiles à faire qu’ils ne l’étaient à l’époque. Je n’ai pas encore vu Patti Cake$ mais j’ai la certitude que c’est le genre de film dont tout le monde aurait parlé il y a dix ans. Aujourd’hui, ces longs métrages ont du mal à trouver un public en salles. Ils peuvent exister et faire preuve de force et de vitalité, mais après leur exploitation cinématographique. Il faut donc faire en sorte de maintenir l’intérêt des gens pour ces films.

« Patti Cake$ » a été à Cannes, vous avez été sélectionné à Deauville avec « Mary » et « The Only Living Boy in New York » : les festivals sont-ils devenus de plus en plus importants pour la vie de ces films indépendants ?
Mary n’est pas vraiment passé dans le circuit des festivals. Il a même été rejeté de la plupart d’entre eux car les gens le trouvaient trop gentil. Mais tous les festivals dans lesquels (500) jours ensemble est passé ont été importants car ils ont permis de faire naître un bouche à oreille, contrairement à The Only Living Boy, qui est sorti aux Etats-Unis sans passer par-là et qui n’a pas très bien marché. Il faut dire que les critiques ne l’ont pas vraiment aimé (rires)

Les festivals peuvent être importants et avoir un gros impact sur la carrière d’un film en salles. Le distributeur de Mary et (500) jours ensemble, Fox Searchlight, était très attentif à Toronto sur le territoire américain. Cannes c’est autre chose, mais avec Venise, Telluride et Toronto, ce sont les festivals dans lesquels votre film peut avoir un gros impact auprès du public. C’est important et ça l’a toujours été, mais je n’ai jamais vraiment eu de film de festivals à part (500) jours ensemble, donc je retiens avant tout le fun de l’expérience, surtout que c’était mon premier long métrage. Mais c’est aussi pour cela que j’étais content que Mary soit projeté à Deauville, car j’en ai gardé un bon souvenir la dernière fois. Avec l’air de la mer.

Et les festivaliers ont été enchantés par son « (500) jours ensemble » :

En 2013, Steven Spielberg a prédit l’effrondrement futur d’Hollywood après l’échec de plusieurs blockbusters… et cet été n’a pas été particulièrement réussi pour les studios. Pensez-vous qu’Hollywood va être amené à changer, surtout avec les montées en puissance d’Amazon et Netflix ?
Je ne sais pas ce qu’il entendait par « effondrement » : une évolution ? Un changement ? Je pense que certains films ont tendance à faire mieux. Les studios sont au courant des valeurs de marché de leurs films respectifs, et quand un Hunger Games fonctionne, les valeurs augmentent et enrichissent d’une certaine façon l’industrie, qui n’a plus besoin de faire attention au fait de réaliser des plus petits films.

Spielberg est le champion de cette catégorie car ce qu’il fait avec Amblin et Dreamworks, c’est tenter de donner vie à des plus petits films populaires. C’est aussi ce qu’Amazon tente de faire. Je ne suis pas vraiment familier avec ce que Netflix essaye de faire avec les films, mais je pense que le processus est plus graduel que dans la cadre d’un effondrement. Et que les choses ont davantage à voir avec la montée de la « peak television » : il y a tellement de bonnes séries aujourd’hui que ces dernières ont pris le pas sur les drames plus petits et au budget moyen, qu’il s’agisse de The Killing ou Stranger ThingsJohn Carpenter existerait à la télé aujourd’hui.

Il prépare justement deux séries.
Voilà (en français dans le texte) ! C’est le bon côté de cette situation, cette possibilité de trouver autant de grandes choses à la télévision. Le format des petits films est actuellement assiégé, mais il nous faut faire de meilleurs petits films.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 1er septembre 2017

Marc Webb s’illustre actuellement dans nos salles avec « Mary » :



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