Le secret d’Armelle : « En fait, ta mère a eu un enfant avant toi »

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Dans « Ne le dis à personne », une rubrique consacrée aux secrets, des lecteurs nous font cadeau du leur. Ce sont des histoires d’arbres généalogiques fallacieuxd’amour contrarié, de tabous familiaux ou de liens dévoilés par l’étude des gènes. Ce sont des histoires qui révèlent des choses sur nous, nos tabous, nos relations sociales et familiales.

Récemment, Daniel, 48 ans, racontait comment il avait appris que son grand-père paternel n’était pas son grand-père biologique, et comment il a longtemps hésité à en faire part aux autres membres de sa famille : « D’une certaine manière, je perpétue le secret. »

Cette semaine, Armelle, 33 ans, raconte le « secret de femmes » familial. Si vous aussi souhaitez partager un secret dans ces colonnes, écrivez-moi ([email protected]).


« Est-ce que ta mère ou ton père t’ont déjà parlé de ce qu’il s’est passé avant toi ?

– Non. »

Dans la tête d’Armelle, les deux minutes qui s’ensuivent se remplissent de questions et de fantasmes. Pendant le dîner, sa tante n’a pas arrêté de répéter qu’elle voulait « lui dire quelque chose ». Armelle, 33 ans, finit par couper court au suspens :

« Ça suffit ! Là, il faut parler vite. »

Sa tante, soeur jumelle de sa mère, prononce alors ces mots :

« En fait, ta mère a eu un enfant avant toi. »

Surprise, soulagement. Armelle s’est effondrée, « pris aux tripes ». Est-ce que c’est une fille ou un garçon ? Qui est le père ? Maman était déjà avec papa ? Mamie est au courant ?

Né sous X

Ce soir de juillet 2015, Armelle, fille unique, apprend donc que trois ou quatre années avant sa naissance, sa mère est tombée enceinte, probablement d’un militaire, comme son père.

Elle avait 17-18 ans et a terminé sa grossesse dans un couvent pour que personne ne le sache, loin de la caserne où la famille vivait. Le bébé est né sous X.

« Il faut qu’Armelle le sache », a réagi le fils de la tante quand il l’a appris de la bouche de sa mère – le cousin avait entamé des recherches généalogiques.

Armelle et sa compagne attendent un enfant et sa tante a estimé qu’il fallait « briser le secret, pour la suite ». « Elle s’est dit que si ce ne serait pas ma mère qui me le dirait », rapporte Armelle.

Dix ans après l’accouchement sous X, la tante a tenté d’aborder le sujet avec sa sœur jumelle, mais celle-ci a fait comme si elle n’avait pas compris.

« Déni total. »

« Zone d’ombre »

Un mois après le dîner, la fille d’Armelle est née (« quel grand bonheur ! ») et a agréablement occupé ses pensées. Mais deux ou trois mois plus tard, le secret l’a rattrapée. Il a bouleversé la jeune femme.

Parce qu’elle voulait en parler à quelqu’un, Armelle a composé le numéro de son père pour lui dire qu’elle avait découvert le secret et qu’elle savait qu’il était au courant.

Avec lui, la communication n’a jamais été aisée. Le père est de ceux qui pensent qu’un secret de famille ne doit pas être dérangé. Au téléphone, il s’est agacé, pestant que la tante n’avait pas à parler.

« Il se braque en me disant que ce ne sont pas mes affaires, que ce secret ne me concerne pas. »

Fin de la discussion, rien à tirer.

Il a fallu ensuite une année à Armelle, épaulée par un psy, pour trouver le courage de parler à sa mère. C’était un soir de fin d’été, dans son jardin, après un bon verre de vin. Au téléphone :

« Je sais que tu as eu un enfant avant moi et je respecte ton choix. »

Un viol

Alors qu’Armelle pensait faire face au déni, la mère a tout de suite acquiescé. La phrase n’a pas provoqué le drame qu’elle avait pu imaginer.

« Elle m’a dit qu’elle ne comptait pas m’en parler ou en cas d’extrême urgence et qu’elle repensait rarement à ça. »

Avec froideur, sa mère a développé. En posant des questions, Armelle a découvert la « zone d’ombre » qu’elle avait perçu dans le discours de sa tante : cet enfant né sous X est le fruit d’un viol.

« Un sergent à la caserne, dans la même base que mon grand-père, plus âgé qu’elle. »

Sa mère n’a pas pu avorter car les délais étaient dépassés quand elle a su qu’elle était enceinte. Le médecin n’a pas tout de suite détecté la grossesse :

« Ma mère soupçonne qu’il l’a fait exprès, pour éviter l’avortement. »

C’était le tout début des années 80. Quand elle n’arrivait plus à camoufler sa grossesse, la mère est partie s’installer dans un couvent. Quel était le sexe de l’enfant ?

« J’ai posé la question mais ma mère m’a dit qu’elle ne voulait pas me le dire. L’accouchement l’a traumatisée, c’est un moment dont elle ne veut pas se rappeler. »

« Secret de filles »

Porter plainte contre l’homme qui l’a violée était à l’époque « impossible vu le contexte ». Son auteur n’a, semble-t-il, jamais été inquiété.

Cette grossesse est resté un « secret de filles », connu seulement par trois femmes dans la famille (sans compter le père d’Armelle). A la connaissance de la jeune femme, le grand-père, le père de sa mère, lui-même orphelin de guerre, n’a jamais rien su. 

Armelle décrit sa famille comme propice au secret. Ambiance militaire chez les hommes, « durs à la parole », à côté de femmes plus communicantes. A cela s’ajoute la « géographie des petits villages » de sa région d’origine, le Sud-Ouest, où tout se devine mais rien ne se dit.

Le secret a éclairé Armelle sur le comportement de sa mère, « plus amie que maman, absente, instable » :

« Des scènes et phrases me reviennent en tête comme si je n’avais pas eu tous les éléments pour les décrypter. »

La jeune femme, pour qui le secret l’a ouvert à plus de dialogue et d’introspection, dit qu’elle a aujourd’hui une relation plus apaisée avec sa mère. « Plus indulgente. » Il lui semble que leur conversation de l’automne a fait d’elle une grand-mère plus impliquée :

« Avant que je lui parle, je la sentais mal à l’aise avec mon fils. »

Une lettre, dans son dossier

Au téléphone, sa mère a clairement indiqué qu’elle ne ferait pas de démarches vis-à-vis de cet enfant.

« C’est quelque chose qu’elle a réussi à effacer de sa vie. »

Depuis le coup de fil, Armelle est elle « obsédée par le fait que quelqu’un soit entrain de rechercher quelqu’un » :

« Je me mets énormément à sa place, je ne sais pas pourquoi. »

Armelle brûle d’envie de lui écrire une lettre, qu’elle glisserait, sauf veto de sa mère, dans son dossier de né sous X. Il faut qu’elle lui en reparle. Bientôt.

Si jamais son demi-frère ou sa demi-sœur entame des démarches, il ou elle trouvera des explications. Il ou elle pourra librement prendre la décision de la rencontrer.

Armelle imagine lui écrire avoir appris sa naissance « par surprise », qu’elle se projette depuis à sa place, et qu’en tant que membre de la génération du dessous, elle estime que les choses doivent être dites.

Elle lui assurera qu’elle reste à sa disposition pour des questions.

A la fin de ce courrier, il y aura sans doute un contact et son nom. Armelle est consciente de ce que cela pourrait signifier pour sa mère : elle ne sera plus dans le secret, il ou elle pourra la retrouver.



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