L’Albanie post-communiste, un monde toujours à part

0
19

Le photographe albanais Enri Canaj s’intéresse aux migrants et aux déplacés. Un travail en écho à son propre départ, en 1991 en Grèce, à 11 ans. Dans sa série « Return to Homeland », il redécouvre sa terre natale.

Une petite fille, dans le nord de l’Albanie. Mai 2015.

LAlbanie d’Enri Canaj est en noir et blanc. « Il n’y avait pratiquement pas d’appareil photo pendant la période communiste et les photos en couleur étaient un luxe », se souvient-il. Il a 11 ans quand les frontières du pays le plus fermé du monde communiste s’effondrent en 1991. Comme beaucoup d’Albanais, ses parents prennent le chemin de la Grèce, où le photographe vit encore. Ils emportent avec eux quelques clichés en noir et blanc qui, pendant longtemps, ont fixé chez lui le souvenir de son pays natal.

Dix ans après, le voilà de retour. Sous ses yeux apparaît « un nouveau pays, mais qui restait familier ». Il a même du mal à reconnaître le quartier de son enfance à Tirana. Des immeubles ont été construits, mais progressivement il finit par se sentir chez lui. Encore perturbé par la langue aussi, qui a changé. « Elle était pleine de nouveaux mots qui provenaient de l’anglais et de l’italien. » Rien à voir avec l’albanais traditionnel, parlé dans un pays qui vivait en autarcie, après s’être coupé du monde occidental au lendemain de la seconde guerre mondiale, puis du monde soviétique et chinois, au gré des disputes du dictateur Enver Hodja avec les autres dirigeants communistes.

Enri Canaj a quitté sa terre natale lors de la chute du bloc sovétique, en 1991. Ses souvenirs d’enfance sont en noir et blanc, comme les clichés de « Return to Homeland », sa série entamée en 2009 à travers l’Albanie.

Une petite fille, dans le nord de l’Albanie. Mai 2015.

Enri Canaj / Magnum Photos

› Accéder au portfolio

Photographier son retour au pays (sa série s’intitule « Return to Homeland ») ne pouvait donc se faire qu’en noir et blanc. Ce noir et blanc qui souligne les contrastes des visages, de ces paysages rugueux et fait ressortir l’humanité dans les yeux de ses compatriotes. Dans ce travail photographique, Enri Canaj immortalise la vie quotidienne, des mariages et des enterrements. Deux rituels où familles et amis se réunissent. Lors des funérailles, ce n’est pas la détresse ou la tristesse qu’il cherche à donner à voir mais la profondeur de ces visages qui pleurent ou s’embrassent.

Le photographe des destins brisés

Les mariages, eux, sont de véritables événements. Les Albanais partis travailler dans le reste de l’Europe et du monde reviennent au pays pendant l’été pour se marier ou assister à l’union de leurs proches. Quelqu’un qui traverse les campagnes albanaises vers la fin du mois d’août peut se retrouver coincé dans des embouteillages, par les longs cortèges de voitures, interdits pendant les quarante ans de dictature d’Enver Hodja. Les mariages, comme les enterrements, racontent aussi un rapport à la religion bien particulier dans un pays multiconfessionnel où toute pratique religieuse a longtemps été interdite. Les unions mixtes y sont fréquentes.

Quand il n’est pas en Albanie, Enri Canaj travaille en Grèce et dans les Balkans. Installé à Athènes, il a vu son pays d’accueil devenir pauvre avec la crise économique de 2010. Il en fait une série photographique, « Les Ombres de la Grèce ». La question des migrants est également un sujet qui lui tient à cœur. Il a suivi jusqu’au Pakistan des migrants renvoyés à Lahore, photographié ceux qui tentaient de s’accrocher aux ferries dans le port de Patras. Il a surtout accompagné l’énorme vague de 2015, au plus près des Syriens fuyant la guerre, qu’il a suivis de l’île de Lesbos à la route des Balkans, dans leur rêve d’Europe qui vire au cauchemar. L’enfant qui a quitté son pays s’est très vite senti concerné par ces destins brisés.

Laisser un commentaire