« Je suis fière de montrer que mes plantes vont bien, même à Paris »

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Un appartement parisien au cœur de l’été. Dans le salon, j’entrevois Wagner. Avec ses dizaines de petites feuilles vertes, ses branches qui s’étendent et son pot rectangulaire en porcelaine bleue et blanche, on dirait qu’il me toise.

Wagner est un bonsaï. J’ai accepté de m’occuper de lui pendant les vacances de Carlos, qui m’explique comment l’arroser. Dans un saladier rempli d’eau à mi-hauteur, mon ami plonge le pot du petit arbuste :

« C’est parti pour onze minutes. »

Je me dis que c’est court pour un bain, mais si j’en crois internet, le laisser plus de temps risquerait de faire pourrir ses racines.

Wagner flotte allègrement dans sa micro-piscine tandis que je copine avec le vaporisateur et l’arrosoir. L’un pour les feuilles, l’autre pour les pots. L’appartement fait 50m2 carré et le bonsaï cohabite avec dix autres plantes, dont je serai aussi responsable.

Vos plantes, vos hormones, votre bien-être

En jardinerie, mon seul fait d’armes, c’est un pied de basilic un peu terne qui tient en équilibre sur mon vieux micro-ondes, autant dire que je découvre un nouveau monde. Et qu’il était temps.

De nombreuses études se sont intéressées à l’effet qu’ont les plantes sur notre santé mentale. Ce mémo – publié par la chaire de floriculture internationale de l’Université du Texas A&M – rappelle notamment qu’avoir des fleurs chez soi permet de diminuer nos niveaux de stress et d’anxiété, tandis qu’elles nous aident aussi à mieux déceler, identifier et apprécier ce qu’il y a de positif dans nos vies.

Par ailleurs, dans un article publié sur le site de la revue américaine « Psychology Today », intitulé « Pourquoi les fleurs nous rendent heureux », Loretta Breuning explique que ces plantes ont des effets sur notre circuit hormonal du plaisir.

Elles stimulent la production de dopamine, d’ocytocine et de sérotonine, des hormones responsables respectivement du désir, du sentiment d’être lié aux autres ou au monde et de la fierté.

Pour Carlos, 37 ans, le fait d’avoir des plantes est moins lié au bonheur qu’à l’idée qu’il se fait d’un foyer.

« J’ai commencé à avoir des plantes il y a six ans, quand je suis arrivé à Paris. Pour moi, elles contribuent pleinement à l’aménagement d’un appartement. En revanche, je ne dirais pas qu’elles me soulagent ou me détendent. Je peux comprendre qu’elles aident certaines personne à se détacher de leur quotidien, mais ce n’est pas mon cas. »

Ce qui intéresse mon ami thésard est ailleurs.

« Ce n’est pas seulement le fait de m’en occuper et d’en être responsable, c’est surtout l’univers intellectuel qu’il y autour.

Je peux passer des heures à lire des articles sur l’entretien de telle ou telle espèce, tout comme j’aime beaucoup discuter avec les vendeurs de jardinerie. Ils sont spécialisés, ils connaissent dix fois plus de trucs que toi sur le sujet, c’est vraiment l’occasion d’apprendre des choses. »

Une bulle d’air dans une ville étouffante

Amandine a 33 ans. Au printemps dernier, elle emménage dans un nouvel appartement avec une grande terrasse. Sur Instagram, elle suit un compte qui s’appelle « botanproject » (meilleur nom).

 

Suivis par près de 1400 personnes, les propriétaires organisent régulièrement des ventes de plantes “graphiques et originales”. Amandine raconte ses premiers achats et son addiction naissante :

« J’ai commencé par acheter trois plantes rares : un pilea, une maranta qui a la particularité de se refermer la nuit et une muehlenbeckia. Ensuite, je me suis rendu compte qu’il y avait déjà des bacs et des pots sur ma terrasse. C’est là que j’ai fait une virée chez Truffaut qui a mal tourné. »

Elle sort du magasin avec environ 100 euros d’achat et un vrai sentiment de plaisir : « Je me souviens que j’étais super contente, c’était vraiment exaltant. »

Sur Instagram, elle poste régulièrement des photos de ses acquisitions, mais aussi de sa terrasse qui s’étoffe.

« Aujourd’hui, j’ai une plante dans ma salle de bain, environ 15 plantes d’intérieur, une dizaines de boutures qui sont dans de petits verres et près de 25 espèces sur ma terrasse. »

Quand je lui demande ce qui lui plaît dans le fait d’avoir des plantes chez elle, Amandine parle de l’interactivité. Il y a toujours de nouvelles feuilles à observer, parfois des fruits qui s’annoncent, ou des traitements à mettre en place face à une maladie.

Je crois percevoir la fierté dont Loretta Breuning parlait dans son article. Avec beaucoup d’autodérision, Amandine va un peu plus loin :

“Quand des gens viennent chez moi, je suis contente de pouvoir leur montrer mes plantes, de leur raconter ce qu’elles ont de particulier. Je suis fière de montrer qu’elles vont bien, même à Paris. Aussi, j’essaie de convertir mes amis. J’ai de grandes conversations sur les boutures, mais je sens bien que le monde n’est pas prêt. »

Acheter, observer, entretenir ses plantes, Amandine en parle comme d’une vraie source de bien-être. Non seulement, c’est une manière de se reconnecter à la nature, mais aussi de prendre du recul sur son quotidien :

« Mon boulot est assez intellectuel et je fais régulièrement des insomnies. Ce truc très manuel, très basique qu’est le jardinage, ça me détend énormément. »

Ce loisir, c’est aussi lié à la ville qui avale tout, qui a tendance à circonscrire les arbres et les plantes dans des parcs.

« Les bourgeons, les feuilles qui poussent… Les pieds de tomates pour lesquels il faut acheter des tuteurs plus grands chaque semaine, on ne se rend pas compte de ça en ville. »

Aujourd’hui, Amandine sort rarement de chez elle sans un canif. Elle est allée récemment aux États-Unis, d’où elle a rapporté des boutures de plantes grasses qui ne poussent pas en France et qu’elle a cueillies dans la rue.

Et moi, je pense aux « Villes tentaculaires » d’Emile Verhaeren, qui disait : « Elle a mille ans la ville, la ville âpre et profonde, et sans cesse, malgré l’assaut des jours, et les peuples minant son orgueil lourd, elle résiste à l’usure du monde. »

« Aller chez le fleuriste, c’est une jouissance de fou »

Audrey a grandi à la campagne, son père est agriculteur. Les plantes, elle n’a pas toujours aimé ça. Elle dit que c’est lié au fait d’ »être adulte ».

« Dans les écoles américaines, pour sensibiliser les ados aux responsabilités, on leur demande de tenir un œuf dans leur main toute une journée, le but étant qu’il soit intact à la fin de la journée. Il y a de ça avec les plantes. »

La jeune femme de 32 ans récupère ses premières boutures en 2011, alors qu’elle vient de signer un CDI.

« Je les ai eues à un moment où je sortais de la précarité, où je commençais à me stabiliser dans ma vie personnelle. Je ne m’inquiétais plus de savoir comment je finirais le mois. J’avais enfin de l’espace mental pour les plantes. »

À Paris, elle habite au dernier étage alors elle a colonisé le pallier. De la rampe, il y a comme des lianes qui tombent.

Adepte des plantes grasses, elle possède chez elle environ 25 spécimens différents. Sur leurs pots, il y a des noms qui correspondent à des déplacements professionnels, des rencontres ou des cadeaux. Ce qui lui plaît ?

« Comprendre leurs besoins. L’autre jour, face à une crassula ovata qui avait quintuplé depuis qu’elle était chez moi, je me suis sentie très satisfaite. Elle était sortie des cochenilles d’il y a un an, et elle avait récupéré de l’été où elle a pris un peu trop de soleil. »

Il y a quelques années, Audrey est partie vivre un an à l’étranger, elle a confié ses plantes les plus précieuses à son père. Elle en a récupéré une partie quand elle est revenue.

Les plantes d’Audrey chez son père (DR).

Encore plus que pour Amandine, ses plantes sont un moyen de renouer avec la nature alors qu’elle vit en ville. Elle pense à son enfance à la campagne, et à celle de sa fille, en appartement.

« Quand j’emmène ma fille au square, je suis toujours mal à l’aise. C’est comme si je la faisais grandir dans un pot, comme s’il n’y avait que là qu’elle pouvait jouer. »

Pour Audrey, entretenir ses plantes à Paris, c’est presque un défi :

« Une ville, ce n’est pas fait pour ça. Ce que je vais dire sonne un peu gauche bien pensante, mais j’aime bien l’idée de mélanger des trucs qui ne devraient pas être ensemble. Les éléments sont contre toi, mais tu y arrives quand même. »

Elle raconte qu’aller chez le fleuriste, c’est « une jouissance de fou ». Que si elle devait arrêter de travailler, elle ferait du jardinage. Après avoir écouté Carlos, Amandine et Audrey, j’envisage sérieusement d’acheter un plus grand micro-ondes.

 

Henri Rouillier



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