Instagram a pourri les vacances

0
10



[De nos archives] La silhouette découpée d’Angkor Wat se laissait deviner dans la pénombre. C’était le mois de janvier, et je me tenais sur le bord d’un lac au nord de Siem Reap, au Cambodge, un gobelet de café dans une main et mon iPhone dans l’autre.

Le temple sacré était un vrai fantasme de voyage et figurait sur ma liste des endroits à voir depuis des années.

Tel un conférencier de seconde zone, je me délecte des beaux levers de soleil, et en la matière Angkor Wat tenait ses promesses. L’édifice avait survécu depuis le XIIe siècle, et avait miraculeusement été épargné par la folie destructrice des Khmers rouges pendant le génocide cambodgien des années 1970.

Il avait inspiré des sages depuis des générations et figurait partout, des étiquettes de bières locales au décor de « Tomb Raider ». Un pur miracle architectural entouré d’un voile de mystère et de merveilleux.

Je pris une inspiration et une gorgée de café, et levais mon iPhone vers le ciel. Trente secondes de recadrage et de rédaction de légende plus tard, je postais sur Instagram un odieux cliché d’invitation au voyage immortalisant ce moment, tout en sachant très bien que la plupart de mes amis à New York n’étaient alors que de misérables yétis urbains et congelés.

Pendant ce temps-là, je mangeais, je priais et j’aimais, et dorénavant il y avait une image au format 1.080 x 1.080 pixels pour le prouver.

Le selfie tueur

Cela sonne comme un moment de pure extase. Mais c’était une fraude. Car je n’ai pas posté ce qui se trouvait derrière moi.

Cette scène – la bataille pour le post Instagram parfait –, j’y ai assisté maintes fois, sur au moins trois continents, rien que dans l’année qui vient de s’écouler.

Parfois, j’avais l’impression que les lieux étaient transformés en vulgaires plateaux de séance photo.

  • En Nouvelle-Zélande, j’ai vu des organisateurs de randonnées inclure la meilleure façon de prendre des photos dans leur briefing précédant des expéditions en Kayak, en tyrolienne ou des marches.
  • En Thaïlande, une femme assise près de moi à la plage cria à ses amies qu’elle voulait arranger ses cheveux avant la photo destinée à son profil Tinder.
  • A la maison, à New York, Je me suis plus d’une fois retrouvée dans le viseur d’un selfie stick (la perche à selfie) dirigé vers un Elmo ébouriffé à Times Square.

Notre désir d’obtenir la parfaite photo à partager sur les réseaux sociaux a même conduit à des morts par selfie. En 2015, Mashable a rapporté qu’il y avait eu plus de personnes tuées en prenant un selfie que de morts dans des attaques de requins.

L’année dernière, Disneyland a interdit les perches télescopiques dans ses parcs à thème en invoquant des questions de sécurité. Le gouvernement russe a même sorti un guide pour expliquer comment prendre un selfie sans se tuer, faisant entrer en vigueur le mouvement pour un « selfie sécurisé ».

Bien sûr, ce sont là des extrêmes. Mais alors que j’étais au Cambodge, écrasée sous les perches, couverte de bleus provoqués par des coups de coudes, embaumée du parfum corporel de mes acolytes photographes, j’ai réalisé l’ironie de me trouver devant un temple dans lequel personne n’était vraiment présent. Instagram était-il en train de gâcher le concept de voyage  ?

Les films de famille ennuyeux

Le phénomène de l’agacement face aux touristes prenant des photos est loin d’être nouveau. Mes parents brandissaient de leur mieux des appareils jetables et des Polaroid – suppliant de les laisser obtenir au moins une photo digne de ce nom – de mon frère et moi à la foire, devant le Golden Gate Bridge ou souriant à contrecœur aux côtés d’une mascotte.

Mes grands-parents et leurs pairs ont surmonté l’ennui des projections de films de famille, des séances de diapositives, ou les consultations commentées d’albums photos de leurs amis et voisins, qui étaient tous avides de pouvoir se vanter de leur récent safari ou de leur voyage aux chutes du Niagara.

Aujourd’hui, je garde précieusement ces photos de famille, surtout celles de générations d’étranges membres éloignés de la famille. Mais il n’a jamais semblé que ces chroniques aient pu être l’objectif du voyage, c’était plutôt un ajout après coup.

« Armes prédatrices »

Cela contraste avec une scène dont j’ai été témoin à Legoland, à Carlsbad, en Californie, le mois dernier.

Alors que je me baladais et que je m’arrêtais pour photographier des parents prenant des photos, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que Susan Sontag aurait adoré ça.

Dans sa série d’essais écrits en 1977, « On Photography », Sontag écrivait que les appareils photos sont des « armes prédatrices », qu’ils sont des « machines à fantasmes dont l’utilisation est addictive ». L’appareil, disait-elle, remplace le revolver :

« Les chasseurs ont maintenant des Hasselblads au lieu de Winchesters ; au lieu de regarder dans le viseur pour pointer une arme, ils regardent à travers le viseur pour cadrer une photographie. »

Les racines technologiques du selfie de voyage sont bien plus anciennes que le smartphone. Sontag faisait remarquer que pour la première fois dans l’histoire, un grand nombre de gens pouvait régulièrement quitter leur environnement habituel pour de courts séjours.

Preuves d’un voyage

Les preuves de voyage ont commencé à devenir nécessaires. Les photographies offraient « une preuve indiscutable que le voyage avait été fait, que le programme avait été suivi et que les gens s’étaient amusés », écrivait-elle. Ou du moins elles créaient l’illusion que les gens s’étaient amusés.

Sontag expliquait que certains voyageurs brandissaient leurs appareils photos pour soulager « l’angoisse que ressent un travailleur quand il ne travaille pas en vacances et qu’il est censé s’amuser. Ça leur donne quelque chose à faire qui est une sympathique imitation du travail  : prendre des photos ». 

Bien qu’Instagram définisse le moment que nous sommes en train de vivre, nous utilisons les filtres de l’appli pour voyager dans le passé, pour que nos images ressemblent à celles des Polaroid d’antan, en les prenant dans une lumière différente, plus nostalgique.

Rapidité et économie

« Ça leur donne du pouvoir », dit John R. Suler, professeur de psychologie à l’université Rider et auteur de « Psychology of the Digital Age », lorsqu’il parle des utilisateurs de filtres Instagram.

« Ça leur permet d’être artistiques. Ça les aide à modifier leur ressenti émotionnel d’une photo. Ça leur permet de rendre un cliché ‘plus joli’, ce qui veut dire qu’ils peuvent rendre leurs selfies plus attractifs afin de ressembler à leur moi idéal. »

Le fait de prendre des photos et de les partager n’est pas nouveau, mais le fait qu’Instagram soit mobile fait que l’un comme l’autre sont devenus moins coûteux et plus rapides, et permet la gratification instantanée de savoir si nos clichés plaisent.

Avec une simple interface et des cadres propres, nous pouvons facilement trier l’infinie quantité de vie que nous emmagasinons chaque jour, consciemment et inconsciemment.

Prendre une photo et la poster sur Instagram, avec ou pas un portrait dans le cadre, est une façon pour chacun d’entre nous de devenir nos propres historiens, avides de preuves tangibles de notre passage sur Terre. Suler :

« Instagram est donc un outil servant à valider sa vie. »

Transformer la réalité

En tant que journaliste et photographe de longue date, j’adore Instagram et la connexion que l’application me procure avec mes amis et ma famille lorsque je voyage loin d’eux, ou la vue qu’elle m’offre sur leur vie quand je suis chez moi.

Mais qui suis-je pour juger ceux qui jouaient des coudes et brandissaient leurs perches à selfie alors que dans un lieu comme Angkor Wat, j’étais moi aussi coupable de transformer la réalité  ?

La bonne nouvelle, c’est qu’Instagram et la photographie digitale peuvent aussi avoir des bienfaits profonds, me dit David Krauss, un psychologue et photographe de Cleveland Heights, dans l’Ohio.

« Notre propre attaché de presse »

Depuis plus de 30 ans, Krauss demande à ses patients d’apporter des photos de leurs amis et de leur famille afin de s’en servir de catalyseurs pour s’exprimer.

Il demande aux gens de prendre des photos de choses qui sont importantes pour eux, ou de choisir cinq images qui illustrent un de leurs problèmes  : une manière visuelle et plus évocatrice de démêler des sentiments. C’est une fenêtre, dit-il, sur la façon qu’a la personne de recevoir le monde. Krauss :

« C’est la façon dont on veut se représenter. En fait, on a tous embauché notre propre attaché de presse. »

« Assise au bord de la falaise »

Prenons les morts par selfie. Au début, c’était un phénomène qui me semblait absurde, mais j’ai réalisé qu’en toute honnêteté, j’étais moi aussi coupable de mettre ma santé en danger pour un bon post Instagram.

L’été dernier, j’ai fait un trek avec des amis qui comprenait un passage par le parc national Zion, le Canyon Horseshoe et le Grand Canyon. Et ce cliché sur lequel je photographie mes tennis au dessus du vide.

Pour obtenir cette photo, je me suis assise au bord de la falaise après avoir passé un bon moment à escalader et à crapahuter. J’ETAIS ASSISE SUR LE BORD D’UN CANYON. Avec ou sans smartphone, c’était stupide.

L’une des amies qui m’accompagnaient était Annie He, gourou de la finance à plein temps le jour, devenue une star d’Instagram sur son temps libre, forte de 60 000 followers. Mes amis et moi avons dû lui crier dessus plusieurs fois afin qu’elle ne s’approche pas autant du vide pour obtenir la photo parfaite.

Plusieurs mois après être rentrée à New York, je lui ai demandé de me parler de sa relation au partage de photos, en particulier quand la sécurité personnelle entre en jeu.

A la recherche de la bonne photo

Elle m’a dit qu’elle essayait de poser son téléphone lorsqu’elle était en voyage, mais que « l’envie de partager » la rattrapait. Elle pose aussi son téléphone quand elle se retrouve plus absorbée par les images de la vie des autres que par la sienne.

« Tout le monde poste son meilleur profil, et on fait tout pour avoir l’air si désirable, constamment, et au péril des tragédies causées par les perches télescopiques. Ce contre quoi nous nous battons aujourd’hui, c’est de savoir quelle est la frontière entre nos personnalités virtuelles et nos vraies vies. »

Elle m’a parlé de l’époque où elle se promenait, avec ses amis, dans des tunnels d’Harlem qui étaient encore utilisés par Amtrak (la société d’exploitation de transports urbains). Entre les graffitis pittoresques et les rayons de lumière naturelle entrant par des fentes, les tunnels étaient un lieu rêvé pour faire de l’exploration urbaine. Elle admet :

« J’ai clairement rôdé à la recherche des bonnes photos quitte à courir des risques. »

Avec le partage de photos devenu omniprésent, la barre est plus élevée. Faire une photo forte est plus difficile et nous amène à mettre en péril la chose même que nous essayons de photographier  : nos vies. 

Cette ironie m’a rappelé une autre des sagesses de Sontag. « Prendre une photo, c’est participer à la mortalité, à la vulnérabilité et au changement d’une autre personne (ou chose), écrivait-elle. Justement en tranchant une part de temps et en l’arrêtant, toutes les photographies attestent du temps restant qui diminue. »

Alors que ce soit à Angkor Wat, à Times Square ou à ma table de petit déjeuner, je vais continuer de rendre hommage au temps qui file. Mais il faut espérer qu’avant d’appuyer sur « partager », on prenne un moment pour apprécier la vue et avaler une gorgée de café. Sans se prendre des coups de coude. Ou se faire frapper par une perche à selfie.

Article initialement publié en avril 2016.



Source link

Laisser un commentaire