Ils ont placé un proche en maison de retraite : trois histoires de culpabilité

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Caroline, Marika et Lionel ont un point commun : ils ont tous les trois placé un de leurs proches dans une maison de retraite. Le premier soir, au moment de laisser leur parent entre des mains étrangères, ils ont tous senti une boule au ventre. Qu’ont-ils fait de cette sensation d’avoir d’abandonné quelqu’un, de cette culpabilité ? On leur a demandé.

Caroline s’en voudra toujours

Dans la famille de Caroline, l’histoire se répète comme le refrain d’une mauvaise chanson. Chez elle, l’âge venant, les femmes perdent la tête :

« Du côté de ma mère, toutes les femmes ont terminé démentes ou Alzheimer. À la fin, aucune d’entre elles ne pouvait rester seule. C’est arrivé à ma grand-mère quand j’avais 16 ans. On a essayé de la prendre à la maison et j’en garde des souvenirs traumatisants. Une dame que tu as connue digne toute ta vie, quand tu la vois se tripoter ou pisser sous la table de la cuisine, ça fait un choc. »

La quadragénaire parisienne se souvient du placement de sa grand-mère en maison de retraite, et parle de l’angoisse écrasante qu’elle a ressenti quand elle a vu que sa mère dérapait à son tour.

« Quand j’ai vu que ma mère dérapait, je me suis automatiquement projetée. D’un seul coup, c’était clair que j’étais la prochaine sur la liste. »

Mais Caroline prend son rôle de fille à bras le corps. Elle fait venir deux auxiliaires de vie, qui se relaient auprès de sa mère 24h/24.

« Au bout d’un certain temps, j’ai découvert qu’elle était maltraitée », confie-t-elle. Claudine est couverte de bleus. Caroline va voir la police. Circulez, madame, vous ne pouvez rien prouver.

 « J’étais folle furieuse d’être aussi impuissante. Mais le pire, dans tout ça, c’est qu’une partie de toi se prend à comprendre la violence qu’on peut avoir envie de déployer face à ton proche. Parce qu’une personne démente, ça peut être extrêmement pénible. »

Claudine est hospitalisée, les neurologues insistent pour qu’elle soit désormais placée en maison de retraite. « En même temps, si on l’avait prise à la maison, on y aurait laissé notre santé mentale », explique Caroline. Avec son mari, elle tombe sur un établissement cher et luxueux situé pas loin de chez eux. Deuxième mésaventure :

« Ce qui m’a semblé bizarre, c’est que la mauvaise santé de ma mère ne les a pas inquiétés du tout. On aurait dû se méfier quand ils ont accepté que l’on signe les papiers d’entrée à sa place. »

Claudine intègre cette maison de retraite et rapidement, les soignants sont dépassés, incapables de s’occuper d’elle. Caroline est appelée constamment pour venir donner un coup de main. Un jour, alors qu’elle entre dans la chambre de sa mère, celle-ci est introuvable :

« J’ai demandé où elle était. On m’a répondu qu’elle avait frappé un autre résident alors ils l’avaient envoyée en hôpital psy, sans m’en parler. Il m’a fallu deux jours pour savoir où elle était et la récupérer. »

Claudine est morte environ une semaine plus tard, en septembre dernier, dans une structure spécialisée. Depuis, Caroline s’en veut.

Marika refuse de culpabiliser

Un jour, Marika a fait une promesse à Elise, sa grand-mère. De ces phrases courtes qui engagent pour le temps qu’il reste à vivre. Elle a dit :

« Je ferai ce que je peux pour te garder chez toi jusqu’au bout. »

Sous-entendu : « Je ne te placerai en maison de retraite que quand tu seras devenue dangereuse pour toi-même, ou pour les autres. »

Ce jour a fini par arriver l’année où sa grand-mère a fêté ses 96 ans.

« Le truc qui m’a fait comprendre que je prenais l’ascendant sur ma grand-mère, que je devenais le parent et elle l’enfant, c’est que je me suis mise à gagner au Scrabble. En temps normal, ça ne serait jamais arrivé. Elle était beaucoup trop forte. »

Pour cette trentenaire parisienne dynamique, ancienne infirmière libérale qui travaille aujourd’hui dans la communication, s’occuper de sa grand-mère vieillissante n’a jamais été un sacerdoce. Elle connaissait les médicaments, les gestes qui soulagent, l’esprit qui s’absente et la fragilité du corps âgé, qui violace, croûte. Surtout, elle appréhendait l’idée de confier Elise à une maison de retraite :

« En tant que soignante, je sais qu’il peut y avoir des dysfonctionnements lors de la prise en charge. À partir du moment où tu mets les mains sur quelqu’un, elles peuvent soigner ou faire mal. Là, on habitait à une centaine de kilomètres. S’il y avait eu de la maltraitance, j’aurais été trop loin pour être capable de la voir.« 

Alors quand Elise a commencé à vieillir, Marika s’est adaptée. Tout doucement, quand sa grand-mère s’est mise à oublier ses médicaments, que l’incontinence est arrivée, qu’elle n’a plus réussi à entrer et sortir seule de la douche, que les noms des jours et des lieux se sont peu à peu mélangés, que les chutes nocturnes ont été de plus en plus régulières, la jeune femme a fait intervenir à chaque fois des soignants.

Il y a d’abord eu une infirmière une fois par semaine, puis plusieurs tous les jours, ainsi qu’une auxiliaire de vie, toutes les nuits. Pendant cette période, Marika rend visite à sa grand-mère une journée par semaine : elle remplit les chèques, fait la lessive, les courses ainsi que quelques repas. Et puis un matin, juste après le départ de l’auxiliaire :    

 « Ma grand-mère est tombée. Elle est restée plusieurs heures au sol, coincée entre la porte d’entrée et le radiateur, incapable de se relever. Rien que d’imaginer ça, ça me fait physiquement mal. On a appelé les pompiers, ils ont dû casser la fenêtre et la porte pour pouvoir rentrer. Ce jour-là, j’ai compris que le dernier rempart avait cédé. Elle avait 96 ans. Je ne pouvais plus reculer. »

Ensuite, tout est allé très vite et Marika a dû se résoudre :

 « Il a fallu que je lui dise qu’elle ne rentrerait pas chez elle. Elle se doutait de ce qui se tramait mais faisait mine de ne pas comprendre. On parlait de « maison de repos », pas de « maison de retraite », comme les gens qui ont le cancer mais qui préfèrent dire « j’ai une maladie ». Ça été très violent pour elle et pour moi. Un jour, j’ai craqué, j’ai fondu en larmes au pied de son lit. Je lui ai expliqué qu’elle resterait là, qu’on ne pouvait pas la soigner mieux ailleurs. »

Un an et demi plus tard, Elise est décédée après avoir fait plusieurs AVC. Aujourd’hui, Marika regrette encore de l’avoir placée, mais elle ne se sent plus coupable :

« Chez ma grand-mère, la démence est arrivée relativement vite. C’est horrible, mais ce qui me rassure paradoxalement, c’est que ça l’a privée de tout souvenir. Quelque part, cette démence l’a protégée d’une fin dont elle n’aurait jamais voulu.« 

Lionel et son père, réunis

Lionel se souvient très bien du jour où Jean-Marc, son père de 80 ans, est arrivé dans son petit Ehpad de Seine-et-Marne. C’était un soir de décembre 2016, il faisait noir et froid et ce quinquagénaire parisien a eu besoin de détourner l’attention.

« Avec ma sœur, je me souviens qu’on s’est extasié sur des trucs débiles. ‘Regarde papa, t’as vu ? Il y a un ficus ! Il y a même un banc !’ La vérité, c’est que le ficus était mort depuis longtemps et que moi, j’avais l’impression d’accompagner mon père en taule. J’ai ressenti une énorme culpabilité à ce moment-là. Je trouvais cette fin indigne de lui, tout en réalisant que je ne voulais pas ça pour moi. »

Lionel et Jean-Marc sont passés à côté l’un de l’autre pendant près de 30 ans. Le fils a quitté la maison à 17 ans pour monter à Paris et se lancer dans l’audiovisuel, le père, dépressif, a poursuivi sa vie de cadre sup’ divorcé, dans l’est. Les deux hommes ne se sont presque plus vus. L’année dernière, Lionel apprend que Jean-Marc vient d’être hospitalisé après une intoxication médicamenteuse :

« Avec mon père, on a eu une non-relation pendant plus de 30 ans. Ce problème de santé, ça a été violent pour moi parce qu’honnêtement, je n’avais plus trop envie de le voir. On était ni fâchés ni proches, notre rapport était juste médiocre. »

Pourtant, Lionel ne ferme pas les yeux. Sa sœur le sollicite. Il « prend ses responsabilités » et se rend à l’hôpital. Rapidement, le fils prend la mesure de la situation. Son père a un problème de santé ennuyeux, des dettes et des médecins qui expliquent qu’il ne peut plus vivre seul. Lionel a un déclic :

« À ce moment-là, c’est comme si j’étais entré dans les couloirs du temps. J’ai mis une carapace et je me suis attaqué à tous ses problèmes. Je suis devenu le père de mon père, tout en redevenant aussi son fils. Malgré notre non-relation, le lien qu’on avait s’est imposé à moi de manière évidente. Quand je me suis retrouvé dans sa chambre, on a eu un fou-rire dès les premières minutes. »

Quelques temps plus tard, Lionel trouve une place en Ehpad pour Jean-Marc et prévoit le déménagement. « Rapprochement familial », dit le fils. « J’aime bien la Seine-et-Marne », dit le père.

Depuis, Lionel lui rend visite environ trois fois par mois. Il prend le train, vient avec des vêtements, des livres et des bonnes nouvelles :

« On a vendu son appartement et épongé ses dettes. Maintenant, à chaque fois que j’y vais, je lui amène des bouquins que j’aime parce qu’on en a jamais parlé. Si ça se trouve, il est les a déjà lus, mais j’aime bien le tester. On ne peut pas rattraper le temps perdu, mais maintenant, il sait qu’il n’est plus seul. »

Lionel lui a acheté un portable avec des grosses touches, il lui apprend à aller sur internet. Le lien filial s’est rafistolé.

Des deuils à faire

Audrey Grillet est psychologue clinicienne dans un Ehpad situé au sud de Paris. Quand on lui demande d’où vient la culpabilité liée au placement, elle répond :

« On se dit : « Mes parents m’ont élevé, m’ont aidé à grandir, m’ont offert un toit et des études, je ne peux pas les abandonner. »
Confier un père ou une mère à une maison de retraite, c’est une source de culpabilité en ce que cela renvoie à son propre échec, sa propre incapacité à s’occuper soi-même de son proche.
Ensuite, le placement induit un certain nombre de deuils à faire, parmi lesquels celui de l’image du parent tel qu’il était avant. »

Comment réduire la dose de culpabilité ?

Audrey Grillet avance une piste de réflexion :

« L’idéal, c’est que ce soit le résident lui-même qui décide de son entrée. Il faudrait que ce soit lui qui regarde les établissements, les visite, rencontre les membres du personnel. Sur les 81 résidents dont je m’occupe, c’est le cas d’à peine cinq personnes. »



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