Et la charge mentale chez les LGBT, ça existe ? Oui

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Stock de lessive, repas du soir, frigo vide, billets de train, vaccin des enfants… Tout penser, tout organiser, avoir toujours un coin de sa tête occupé par la routine du foyer, même lorsqu’on en est loin : c’est la « charge mentale », dont on a tant parlé ces derniers mois.

Le concept est employé par les féministes depuis des dizaines d’années. Mais en mai, la dessinatrice Emma le popularisait en en faisant une BD, devenue virale depuis. Elle l’a intitulée « Fallait demander », cette phrase insupportable qu’entendent celles qui font tout, pensent à tout, au moment où elles craquent.

Tous les couples

Si l’on emploie le féminin, c’est parce qu’en plus de faire une heure et demie de travail domestique de plus que les hommes chaque jour en moyenne, ce sont le plus souvent les femmes qui assument cette charge mentale dans les couples hétérosexuels.

La BD traite uniquement de ces couples-là. Emma nous l’explique :

« Comme j’ai abordé le sujet par le prisme du genre, il m’a paru important de préciser « hétérosexuel » pour ne pas laisser de côté le fait que d’autres formes de couples existent. »

Elle est consciente du fait que la charge mentale est un problème pour tous les types de couples :

« J’ai eu des retours de personnes LGBT+, certaines m’ont dit qu’étant en couple de même genre elles avaient la chance de ne pas connaître ce problème. D’autres au contraire m’ont dit que le même schéma s’était appliqué à leur couple. »

Tout peut être discuté

Lorsqu’un couple composé d’un homme et d’une femme s’installe en ménage, les rôles vont (trop) souvent se répartir de manière automatique : la femme, socialisée comme telle, endossera un rôle de gestionnaire. Ce n’est pas le cas dans les couples homosexuels.

Dans leur « Sociologie de l’homosexualité », Sébastien Chauvin et Arnaud Lerch parlent dans les couples gays d’une « absence de script » qui « offrirait la possibilité d’une culture conjugale réellement négociée ».

Jérôme Courduriès, anthropologue et maître de conférences à l’université de Toulouse 2, auteur de « Etre en couple (gay) », pense aussi qu' »il n’y a pas d’évidence a priori lorsqu’un couple homosexuel s’installe. » Homme comme femme ont reçu, dans leur grande majorité, la même socialisation que leur conjoint-e.

« Cela induit, dans les couples de même sexe, que l’on est obligé d’en parler. »

Il ajoute que, selon lui, les couples gays ou lesbiens ont une « norme d’égalité conjugale » plus forte que les autres.

« Dans les couples homosexuels, on est sans doute plus exigeant dès le départ, même si là non plus ce n’est pas toujours suivi de résultats. »

Cela ne veut pas dire que le couple est parfaitement égalitaire, mais qu’il y est plus sensible, que cela a plus d’importance.

En fonction des goûts

Comment se négocie la séparation des tâches ? Les goûts, les compétences ou la personnalité sont mis en avant pour expliquer la répartition du travail ménager et de l’organisation du foyer.

Lorsque David*, 31 ans, s’est mis en couple avec Gabriel* il y a deux ans, il a mis un point d’honneur à ne pas reproduire les déséquilibres observés chez ses parents et grands-parents.

Il trouve que le travail domestique est plutôt bien réparti dans son couple. En fonction des goûts :

« J’aime bien faire la vaisselle alors je la fais, mais je déteste m’occuper du linge, donc lui s’en occupe. »

Mais… David reconnaît après quelques minutes de discussion que la charge mentale incombe légèrement plus à Gabriel. C’est parce qu’il est plus « rigoureux, carré, concentré, efficace et bon élève » que David, qui est « plus créatif, rêveur et dans le dernier moment ».

Rapports de domination

Voilà, on y est. La charge mentale chez les couples gays n’est pas sexuée. Mais elle existe et peut être tout aussi pénible. Celui ou celle qui gagne est celui qui a le tempérament le plus « cool ».

C’est celui qui a le plus envie qui fait…

Prenons le cas d’Elisabeth*, 32 ans. Elle vit avec Anne-Marie*, qui en a 40. « La charge mentale est à 150% pour moi », lâche-t-elle. Anne-Marie « est une personne dans le total lâcher-prise ».

Pour Elisabeth, ce décalage est dû à l’éducation d’Anne-Marie, qui a grandi avec une mère « très maniaque ». Alors « on en discute, elle en a conscience »… Mais il est difficile de changer.

« Ce n’est pas formalisé », nous raconte Olivier, 54 ans, un thérapeute en couple depuis huit ans. Il trouve qu’il s’occupe plus que son conjoint de l’organisation de la vie quotidienne, des repas, de la planification des loisirs. Mais que cela ne lui pèse pas spécialement.

Son analyse : « Certaines personnes ont besoin d’improviser, d’autres de programmer. » Lui est un « programmateur ».

Chez Béatrice, 54 ans, et Gisèle, 64, qui ont un fils de 18 ans, l’équilibre a été long à trouver. La première nous dit qu’elle organise l’aspect social de la vie commune (sorties, invitations…), tandis que sa compagne prend en charge l’organisation du foyer…  En fait, Béatrice est plutôt déchargée mentalement. « Je fais mal, donc je ne fais plus », dit-elle.

Aussi sensible que l’on soit à l’égalité entre les deux partenaires, un couple n’est pas qu’une petite bulle d’amour cotonneuse. C’est aussi un lieu où des rapports de domination se jouent.

La question sociale

La sociologue Virginie Descoutures, auteure de l’enquête « Mères lesbiennes », a discuté avec de nombreuses femmes.

Selon elle, beaucoup voyaient leur couple comme un espace égalitaire et ne se sentaient pas en position défavorable. Ce sentiment d’égalité n’est pas un mirage. Les couples homosexuels sont, on l’a dit, plus égalitaires au quotidien et plus attentifs à l’être.

Mais étudiant le volume horaire des tâches effectuées par les couples de femmes qu’elle a rencontrés, Virginie Descoutures a constaté que l’égalité n’était pas parfaite. Elle observe :

  • les couples avec une position sociale équivalente, voire la même profession, sont les plus égalitaires ;
  • lorsque la différenciation sociale est plus grande ou que les couples sont plus riches, les inégalités dans le travail domestique sont plus visibles.
« Plus il y a une différence hiérarchique, plus le couple est inégalitaire », nous dit la sociologue.

Ainsi, pour la sociologue, il est important « de penser la répartition du travail domestique en termes de classes ».

« C’est du boulot »

Jérôme Courduriès, qui lui a travaillé sur les couples gays, a remarqué que « c’est lorsqu’il y a un cumul d’inégalités » (de milieu social, dans la répartition du travail à la maison…) que le malaise apparaît.

Etre un couple égalitaire, « ce n’est pas plus facile pour les couples non hétéros », résume Mehdi*, transgenre F to X, en couple avec Fanny* :

« Il faut se surveiller, faire attention de ne pas tomber dans certains travers. Ça demande du travail et de la remise en question. Pour les non-hétéros comme pour les hétéros. »

Script ou non, « c’est du boulot », nous dit-il.

Agathe Ranc avec Barbara Krief

*Ces prénoms ont été modifiés à la demande des personnes.

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