Entreprise. Aux origines de la révolution Amazon



Depuis son lancement en 1994, Amazon, l’entreprise créée par Jeff Bezos, a impulsé de nouveaux modes de consommation. Mais à quel prix ? The Seattle Times, quotidien de la ville où se trouve le siège du géant, dresse un bilan contrasté.

Il y a vingt ans, en mai 1997, Amazon entrait en Bourse, au prix initial de 18 dollars. En 1994, Jeff Bezos avait d’abord fondé le site nommé Cadabra.com, depuis la maison qu’il louait à Bellevue [une ville en banlieue de Seattle], avant d’emménager dans une copropriété du quartier de SoDo. À l’issue de la première journée de transactions, le père d’Amazon pesait déjà 290 millions de dollars.

Si vous aviez eu vent de l’offre publique, votre investissement de 10 000 dollars vaudrait aujourd’hui près de 5 millions.

Andrew Ross Sorkin, chroniqueur financier au New York Times connu pour ses flatteries envers les riches et les puissants, ne tarit pas d’éloges sur Jeff Bezos : “Depuis vingt ans, les sceptiques ont passé leur temps à calomnier le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, et à tenter d’anticiper ses décisions. Il a été taxé de ‘monopoliste’, d’‘ennemi numéro un de la littérature’, de ‘fraudeur fiscal international’, de patron invivable et impitoyable et – plus d’une fois – de ‘Lex Luthor’ [ennemi juré de Superman]. En fait, Jeff Bezos peut légitimement se vanter d’avoir changé notre mode de vie.”

Nombre de crapules pourraient sans doute en dire autant. Mais Jeff Bezos n’est pas une crapule. Les États-Unis lui devraient plutôt une fière chandelle : il a sauvé le Washington Post et soutenu l’indispensable travail de journalisme de ce quotidien.

On peut également louer sa volonté de s’opposer à l’état d’esprit qui règne actuellement à Wall Street : l’idée selon laquelle il faut rafler tout, tout de suite.

Néanmoins, transformer notre mode de vie a un prix, en particulier pour Seattle, qui abrite le siège d’Amazon. À l’heure où la société fête son vingtième anniversaire, il est temps de dresser le bilan.

Amazon aurait eu beaucoup plus de mal à survivre et à se développer si l’entreprise avait été logée à la même enseigne que ses concurrents du monde matériel. Eux ont dû payer des impôts sur leurs bénéfices tandis qu’Amazon, pendant une bonne partie de son existence, en a été exonéré.

La perte de ces recettes a causé du tort à la population et aux États, qui souffraient déjà de la mode des cadeaux fiscaux aux plus riches, sans oublier la fermeture de nombreuses librairies de quartier, lieux essentiels à la vie citoyenne et à l’emploi. Des lieux qui représentent également une forme d’authenticité de nature à séduire bien des visiteurs, attirés dans des villes comme Seattle.

Amazon n’aurait jamais pu devenir le géant aux multiples facettes qu’il est aujourd’hui s’il avait dû s’adapter aux réglementations de l’Amérique du milieu du XXe siècle : commerce équitable, lois antitrust, syndicats, taux d’imposition élevés.

Et sans Internet, créé par les autorités fédérales et financé par les impôts, pas de vitrine virtuelle pour l’entreprise. La recherche, aux frais du contribuable, a également été indispensable à la révolution informatique qui fournit les algorithmes dont Amazon dépend pour une bonne partie de son activité. Certes, Jeff Bezos est brillant, énergique et inspiré, et sa nature exigeante est légendaire. Néanmoins, son succès ne peut être dissocié de l’époque si particulière dans laquelle il s’inscrit.

Amazon a détrôné Walmart

Une époque déjà marquée par le concept des supermarchés du géant Walmart, qui a prouvé qu’une stratégie fondée sur de grandes dimensions – tant qu’elles ne sont pas limitées par les réglementations mises en place dans l’intérêt général – et accompagnée de prix bas a pour résultat une domination du marché. Ceux qui en font les frais, ce sont les petits commerçants ruinés par “la Bête de Bentonville” [la ville où se trouve le siège de Walmart, leader mondial de la grande distribution] et les travailleurs américains victimes d’un déclassement social en raison de l’essor du modèle Walmart [des prix imbattables, pour des produits fabriqués dans des pays où le coût de la main-d’œuvre est faible].

Aujourd’hui, Amazon a détrôné Walmart. Certes, Amazon a créé des emplois à mesure qu’il s’est agrandi, y compris dans ses nombreux entrepôts à travers le monde (des “centres d’épanouissement”, selon la terrifiante novlangue de l’entreprise). La société employait 341 000 personnes fin 2016, sans compter les intérimaires et les contractuels. Eh oui, voilà où nous en sommes : nous saluons désormais les entreprises qui ont des salariés (même si Amazon utilise aussi des robots).

Cependant, la révolution du e-commerce qu’incarne cette entreprise a coûté 303 000 postes aux grands magasins depuis 2012. Dans les boutiques de vêtements, ce sont 88 000 emplois qui ont disparu. De nombreux centres commerciaux de banlieue agonisent dans tout le pays, s’ils ne sont pas déjà morts [ire aussi nos pages Amériques].

À mesure qu’Amazon est passé de gentille petite boutique en ligne à géant du e-commerce, pionnier du cloud computing [informatique en nuage] et société Internet majeure, sa relation avec Seattle a évolué.

Symbole le plus éloquent, l’énorme quartier général de South Lake Union. Amazon y emploie environ 25 000 personnes qui, bien que sous pression et stressées, sont très bien rémunérées. La société compte agrandir ses locaux pour héberger à terme 50 000 salariés.

La concurrence du géant commercial

Ce QG et les entreprises innovantes qui gravitent autour représentent une richesse dont rêvent les autres villes. Toutefois, beaucoup d’habitants du vieux Seattle, natifs de la ville et quelque peu allergiques au changement – j’écris cela avec tendresse –, ne sont pas aussi sereins.

Moi qui ai vécu dans des villes en mutation, je ne redoute pas le changement. On ne peut pas forcément en vouloir à Amazon d’avoir causé la perte de nombreuses boutiques typiques et populaires de Seattle, qui n’ont pas pu faire face à la concurrence du géant commercial.

Reste que l’avenir de Seattle est indissociable d’Amazon. En 2001, lors de l’explosion de la bulle Internet, l’entreprise a licencié 1 300 salariés, soit 15 % de ses effectifs. Une autre crise pourrait être déclenchée par le gouvernement Trump s’il lançait une enquête antitrust contre la société dirigée par le propriétaire du Washington Post, journal qu’il déteste. Ou s’il annulait de juteux contrats de cloud computing. Pendant sa campagne, Donald Trump avait affirmé que Jeff Bezos avait un “très gros problème d’antitrust”. Mais pour l’heure, le président a d’autres soucis. Alors joyeux 20e anniversaire à Amazon.

Jon Talton

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Le plus grand quotidien du nord-ouest des Etats-Unis. Le Seattle Times est sans doute l’un des derniers survivants d’une ère révolue de la presse américaine. Il appartient toujours à un groupe local et indépendant, alors que l’

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