Entrepreneuriat. La philosophie ultralibérale d’Ayn Rand passe mal de la théorie à la pratique

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De Donald Trump aux patrons de la Silicon Valley, nombreux sont les entrepreneurs qui ne jurent que par la philosophie libertarienne qu’Ayn Rand a promu dans ses romans. L’un d’eux, La Grève, vient de sortir en poche en France.

Donald Trump décrit l’un de ses romans, La Source vive (The Fountainhead, 1943), comme son roman favori, et son auteure, Ayn Rand, comme son écrivaine préférée, relève The New York Times. Même chose pour le célèbre gérant de hedge funds Peter Thiel, et pour Evan Spiegel, cofondateur et patron de la société à l’origine de l’application mobile Snapchat, ajoute de son côté le site web Quartz. Tous ces gens estiment que ce roman, de même que La Grève (Atlas Shrugged, 1957), autre œuvre culte d’Ayn Rand, sortie en poche depuis peu en France, ont eu une influence majeure dans leur vie, leurs activités, leur propre philosophie.

La quête du bonheur individuel avant tout

Reste à savoir s’ils ont bien compris cette philosophie, l’objectivisme, dont la caractéristique principale est de “considérer l’égoïsme comme une vertu cardinale”, estime Quartz.

De fait, “l’homme existe avant tout pour lui-même et son but doit être la quête de son propre bonheur”, décrypte de son côté le New York Times. On peut en effet se demander si ces principes n’ont pas été poussés à l’extrême lorsqu’on voit que la Silicon Valley traverse une grave crise éthique, sur fond de discrimination sexuelle, de scandales et de démissions forcées, dont la dernière en date, celle du patron d’Uber, Travis Kalanick, a fait grand bruit. Autant dire qu’“en tant que gourou” Ayn Rand aurait bien “ses limites”, comme le dit le New York Times.

Mais c’est que les patrons de la tech n’ont rien compris à sa philosophie, s’emporte Yaron Brook, le directeur exécutif de l’institut Ayn-Rand, situé à Irvine, Californie, et interviewé par Quartz. “Ils restent en surface et croient qu’il s’agit simplement de se dire : ‘Je dois agir, être entreprenant, monter une boîte’”, dit-il. Ce n’est apparemment pas cela du tout. “Il s’agit en fait de créer autant de relations gagnant-gagnant que possible. Il s’agit d’une transaction spirituelle, pas financière”, poursuit-il. Les chauffeurs d’Uber, qui ne cessent de se plaindre de la façon dont ils sont traités, apprécieront la nuance…

Qu’ils aient compris ou non la vraie philosophie d’Ayn Rand – une immigrée russe viscéralement anticommuniste, arrivée aux États-Unis en 1926 et morte en 1982, qui a d’abord travaillé pour les studios de Hollywood avant d’être consacrée pour sa philosophie, au point qu’un institut continue d’en propager les principes –, il n’en reste pas moins que les théories résistent mal à la pratique.

Lectures estivales

Outre Travis Kalanick, “dévoué à la cause d’Ayn Rand”, selon le New York Times, le quotidien dresse une longue liste de ceux qui ont appliqué ses principes philosophiques et se sont plantés. Le gestionnaire de hedge funds Edward Lampert, qui a voulu imposer des principes de management fondés sur l’objectivisme à de vénérables sociétés comme Sears et Kmart, les a tout simplement mises au bord du gouffre.

Andrew Puzder, ancien patron d’une chaîne de restauration rapide, choisi par Donald Trump pour être son ministre du Travail, a dû décliner l’offre après la publication d’informations sur les mauvais traitements infligés aux salariés de ses restaurants. Enfin, toujours selon le New York Times, un autre libertarien fervent admirateur d’Ayn Rand, le patron de la chaîne de supermarchés bio Whole Foods, John Mackey, a dû céder le contrôle de son entreprise, en difficulté, à Amazon…

Si la Silicon Valley veut se faire de nouveau aimer, il est temps que tous ses entrepreneurs, qui sont d’ailleurs “en majorité des hommes blancs”, oublient cette philosophie, admoneste Quartz. De toute façon, en dehors de ce cercle et de quelques hommes politiques, Ayn Rand est peu étudiée, et elle est même méprisée par des philosophes sérieux, laisse entendre le New York Times en citant un professeur universitaire.

D’ailleurs, conclut le quotidien new-yorkais, Travis Kalanick a déjà annoncé qu’il se consacrerait durant son été à la lecture de Shakespeare…



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