Édito. L’évangile de Jeff Bezos

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Il y a du Keynes chez Jeff Bezos. Avant d’envoyer en juin sous forme de tweet un appel à idées pour l’aider à dépenser sa fortune (85 milliards de dollars), le fondateur d’Amazon a dû relire l’économiste britannique, quand celui-ci déclarait : “À long terme nous serons tous morts.” C’est sans doute pour cette raison que l’Américain affirme vouloir “aider les gens ici et maintenant”. Une philosophie disruptive dans l’univers de la philanthropie moderne, qui s’inscrit dans la durée et orientée vers des projets structurels : la fondation Gates ou les activités de Mark Zuckerberg rentrent dans cette catégorie. D’ailleurs, même Keynes reconnaissait qu’“un investissement vise d’abord, ou devrait viser, des résultats à long terme et ne devrait être jugé que d’après ces derniers”.

Mais Jeff Bezos veut aller vite. Lui qui a longtemps tardé avant d’afficher sa volonté de rejoindre le club des grands donateurs – il n’a par exemple pas souscrit au “Giving Pledge”, ce pacte de milliardaires qui s’engagent à donner de leur vivant au moins la moitié de leur fortune – mise aujourd’hui sur les réseaux sociaux pour rattraper le temps perdu. Et, à défaut de faire le bien tout de suite, il fait le buzz : son appel a recueilli près de 50 000 réponses, certaines loufoques, d’autres plus sérieuses.

Cet intérêt soudain pour la philanthropie n’a rien de surprenant. Le propriétaire du Washington Post vit dans un pays où le fossé ne cesse de se creuser entre le 1 % des plus riches et les 40 % des plus pauvres, qui ont vu leurs ressources diminuer entre 2008 et 2013. La question des inégalités est revenue au cœur du débat économique et même le FMI ou l’OCDE tirent le signal d’alarme. “La question de notre époque est la répartition adéquate des fortunes afin que les liens de fraternité puissent continuer à maintenir ensemble les riches et les pauvres en relations harmonieuses.” La phrase est signée d’Andrew Carnegie, l’inventeur de la philanthropie de masse : elle est tirée de L’Évangile de la richesse, publié en juin 1889. Celui qui était alors le roi de l’acier américain avait alors 53 ans, le même âge que Jeff Bezos : lorsqu’il meurt en 1919, il aura distribué la quasi-totalité de sa fortune.

Eric Chol



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