Drogue : « Les vraies discussions de couple, on les a eues sous MDMA »

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En janvier dernier, Ayelet Waldman, écrivaine américaine quinquagénaire, racontait dans ses mémoires comment elle avait décidé de prendre de la MDMA avec son mari.

C’est un récit fabuleux qu’on peut retrouver sur Lenny (la newsletter de l’actrice Lena Dunham) où elle explique qu’à l’époque, parents de quatre enfants en bas âge, investis dans des carrières intenses, elle et son mari n’arrivaient plus à communiquer comme avant. Un truc s’était dilué avec la naissance des enfants.

Voilà comment, un week-end, les Waldman laissent leurs enfants à une baby-sitter fiable, avec les grands-parents en renfort si besoin. Ils partent faire un voyage intérieur MDMesque.

« Ce qu’on a fait, c’est qu’on parlé. Pendant six heures, on a parlé des sentiments qu’on avait l’un pour l’autre, des raisons pour lesquelles on s’aimait, de la manière dont on s’aimait.
On a parlé de ce qu’on avait ressenti quand on s’était rencontrés la première fois, de la façon dont notre lien grandissait et s’approfondissait, et de comment on pouvait l’amener plus loin encore. La meilleure manière de décrire ce qu’on a ressenti c’est de dire qu’on a été ramenés émotionnellement aux prémices de notre relation, à ses jours les plus excitants. »

Cette drogue que le couple Walman a prise est bien connue des teufeurs des années 90 (à l’époque c’était plutôt de l’ecstasy mais c’est le même principe actif). Aujourd’hui, elle est de plus en plus consommée en Europe.

En France, en 2014, elle est même devenue la deuxième substance illicite la plus consommée chez les 18-25 ans (3,8 %), derrière le cannabis et devant la cocaïne (3,1 %) apprend-on dans un rapport de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) [voir PDF].

Muriel Grégoire est psychiatre addictologue, responsable du Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie d’Aix-en-Provence. Elle observe dans son travail une nouvelle recrudescence de la drogue « depuis deux, trois ans », ce qui lui vaut d’ailleurs d’être régulièrement interviewée pour parler du « phénomène MDMA ».

Substance empathogène

Si la drogue est autant appréciée, dit la psychiatre, c’est qu’elle n’a pas « un potentiel addictif comme la cocaïne par exemple ».  Et qu’elle est consommée dans des cadres différents : fêtes ou soirées entre amis.

« La MDMA est une substance empathogène. Les gens qui vont en consommer sont souvent dans une quête de lien avec l’autre. »

On appelle en effet la MDMA « drogue de l’amour » parce qu’une fois consommée ses usagers disent ressentir une empathie exceptionnelle, de l’amour en barres. Une puissante envie de faire des câlins et de dire des choses gentilles.

Il faut comprendre comment la substance agit sur le cerveau.

Emanuel Sferios, documentariste, prépare un film sur la MDMA. Il a rencontré tout un tas de chercheurs, de médecins et d’usagers. Ce qui fait de lui une bible précieuse sur le sujet. Il est d’ailleurs l’auteur d’une passionnante note de blog traduite en français ici : « Voici votre cerveau sous ecstasy ». Par mail, il résume le processus chimique de la MDMA :

« Elle libère de manière sélective de la sérotonine [messager chimique dans le cerveau, ndlr] naturellement stockée dans le cerveau. »

Cette inondation a plusieurs effets secondaires, dont une libération modérée de dopamine, et une production d’hormones (ocytocine et prolactine) :

« L’ocytocine est l’hormone du lien, celle qui se libère pendant l’accouchement et l’allaitement. Par ailleurs, l’ocytocine comme la prolactine sont aussi des hormones relâchées pendant l’orgasme.
Nous savons aussi que la MDMA réduit l’activité contenue dans l’amygdale, où se forment les émotions de peur, et qu’elle accroît l’activité du cortex frontal. »

Donc être amoureux et prendre de la MDMA nous fait baigner dans le même bain d’hormones. Ce qui peut porter à confusion ou être utilisé par le couple pour se réunir (dans le cas de Waldman) ou se séparer.

Confusion

Sarah, 25 ans, nous a raconté ses « coups de foudre MDMA », comme elle les appelle. Car elle tombe très facilement amoureuse quand elle est « perchée ».

« Je suis tombée amoureuse de mecs ou de meufs. Juste après ou pendant une montée. J’ai même déjà proposé à des gens de se marier avec moi… Cela arrive très rarement au moment du plateau, quand tu redescends. »

La jeune femme trouve ce sentiment agréable, mais il peut la troubler parfois aussi.

« Tu te dis un peu, c’est quoi la vérité de tout ça ? Déjà le coup de foudre en soi, on dirait un truc chimique, mais là, en plus, sous MDMA… »

La dernière fois que c’est arrivé à Sarah, c’était autre chose, raconte-t-elle. Une grande histoire d’amour. Née sous MDMA mais différente. Dans les mois qui ont suivi, le sentiment s’est pérennisé.

La séparation amicale

Emanuel Sferios l’assure  :

« On a vu la MDMA aider des couples à rompre d’une manière plus aimable, plus amicale. »

C’est exactement ce qu’a expérimenté Martin, un parisien fêtard de 37 ans avec sa compagne Julie, 31 ans. Son couple n’est pas né sous MDMA mais la drogue les a accompagnés, à chaque étape de leur couple. Y compris dans leur divorce qu’ils sont en train de finaliser actuellement.

« On divorce très amicalement », précise Martin.

Les mariés-futurs divorcés sont partis ensemble le week-end dernier.

Et il dit :

« Cela nous a aidé à libérer la parole dans notre couple. Nos grosses grosses discussions, on les as eus sous « taz » [ecstasy, ndlr]. »

C’est au cours d’une de ces discussions qu’ils ont notamment pu aborder la question de leur sexualité, mais surtout de la bisexualité de Martin dans un premier temps. Martin ne savait pas où il en était. Et finalement ? Julie a fini par déclarer à son mari :

« Martin, t’es gay… »

La direction positive

Jonathan, usager trentenaire, nous raconte aussi ses conversations amoureuses sous MDMA :

« En fait je crois que ce sont les moments où tu es le plus franc et tu dis tout ce que tu ressens que ce soit positif ou négatif. Et du coup ça créé toujours des dialogues ultra ouverts, sans jugement.
Et puis comme l’autre est perché il n’y a plus vraiment de barrières sociales dans la discussion. Enfin, comme tu es dans le love de la MD, bah ça prend toujours une direction positive comme discussion… »

Peut être plus qu’une leçon d’amour, la MDMA donne donc surtout une leçon sur ce qu’est une communication vertueuse ?

Mais cela ne se passe pas toujours bien. Parfois, ça tourne même au vinaigre. Le « sérum de vérité », comme l’appelle Sarah, n’est pas toujours bon à prendre.

Justine en a fait l’expérience désagréable.

« Ça a viré au cauchemar »

La seule fois fois de sa vie où elle a pris des « parachutes » (c’est comme cela qu’on appelle les doses de MDMA roulés dans des feuilles de cigarette), c’était avec mon copain, il y a trois ans.

« On avait plein de potes qui disaient c’est génial, c’est la drogue de l’amour, c’est trop bien. Du coup, on a décidé d’en prendre. Mais on était tout seuls chez lui, je sais plus trop pourquoi on a fait ce choix… »

Une fois les parachutes avalés Justine ne se sent pas spécialement « hyper love ».

« J’avais surtout envie de danser, j’étais comme une pile et ça nous a surtout rendus super bavards : on a parlé toute la nuit. Et en fait ça a viré au cauchemar.
Il m’a avoué des trucs qu’il ne m’avait jamais dit. Genre qu’il avait pris de la cocaïne à son anniversaire et qu’ensuite tard dans la nuit une collègue qui était là, lui avait fait des avances…. Je ne comprenais rien à ce qu’il me disait. S’il avait voulu me tromper ou pas… 
En fait, j’étais trop mal et je n’ai pas réussi à dormir pendant des heures. »

On peut faire des bad trips sous MDMA, rappelle la psychiatre Muriel Grégoire.

« Quand ça arrive, ce sont souvent des attaques de panique liées à des prises trop souvent répétées. »

C’est le moment de rappeler ici qu’on peut en mourir même si c’est rare (plus rare que de mourir à cheval ironisait un psychiatre dans un article publié publié en 2009 dans le Journal of Psychopharmacology).

« La dépression du mardi »

Et aussi de dire que « la descente » peut être désagréable. L’apport massif de sérotonine rend certes très joyeux et « love » le cerveau, mais il se paye souvent les jours suivants.

Après la grosse fête du vendredi ou du samedi, c’est « la dépression du mardi » dit Muriel Grégoire. Tandis qu’Emmanuel Sferios résume :

« Une fois que la sérotonine est libérée, il faut une semaine ou deux, selon le régime alimentaire et les gènes, pour que le stock se régénère.  
Durant cette période certaines personnes–environ 30 % peuvent expérimenter une baisse de moral. Pour certaines personnes, c’est carrément une expérience de dysphorie.
Les gens dépressifs ont donc tout intérêt à modérer leur usage encore plus que les autres… »

Pour le couple, ça passe ou ça casse : déprimer à deux ça peut être pire ou mieux. Sarah et son amoureux avaient trouvé leur truc pour affronter le coton du lendemain.

« On allait manger au chinois à Belleville. C’était notre rituel du dimanche midi, on se lavait pas le dimanche matin, on allait directement à Belleville après l’after ou après le dodo-sexe, on commandait dix fois trop à manger et on allait dormir encore.
C’est cool d’être en couple pour la descente, ça m’a vraiment manqué pendant mon célibat. »

Les jours suivants, avec la déprime du mardi, que Sarah ressent le mercredi, c’était encore autre chose…

« C’est compliqué, ça dépend de la santé de ton couple. Je dirais que, comme je suis angoissée à la base, le mercredi c’est terrible et mon mec n’était pas super à l’écoute à l’époque… Ça pouvait mener à des disputes. »

Thérapie de couple sous MDMA

Enfin, on peut dénombrer au moins trois autres risques.

  • se faire refourguer une autre drogue plus dangereuse vendue comme de la MDMA ;
  • Le coup de chaud. Dans son documentaire Emmanuel Sferios (aussi fondateur d’une association à but non lucratif de réduction des risques chez les consommateurs de MDMA) suit plusieurs personnages mais aussi la mère d’une jeune femme morte d’un coup de chaleur.
  • Le dernier risque est justement lié à la peur du coup de chaud. Emmanuel Sferios :
« Ce sont des gens paniquent et croient ressentir un coup de chaud, et boivent alors trois litres d’eau pour se refroidir. C’est très dangereux. Bien sûr il faut boire de l’eau mais si une personne a chaud et se sent mal sous MDMA, il faut plutôt s’installer dans un endroit frais. »

Et s’il est possible de maîtriser ces dangers ? On peut imaginer ce à quoi la substance pourrait servir, dans le futur. Aux Etats-Unis un groupe de chercheurs explore le potentiel thérapeutique de la MDMA

A Londres, Katie Anderson, une doctorante en psychologie travaille sur l’usage de la MDMA en couple. Interviewée par The Independant, elle parle de l’expérience de ces personnes comme d’une « bulle MDMA ».

« Nous n’étions plus deux mais une personne », lui a par exemple confié un couple un jour.

Et pour la chercheuse, il n y a pas de doute :

“Dans 10 ans, personne ne clignera des yeux, si vous dites que vous allez à une psychothérapie sous MDMA. »

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