Controverse. Faut-il des espaces réservés aux femmes dans les transports ?

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Non – On déplace le problème

Les efforts de sensibilisation menés ces dernières années ont permis aux victimes d’agressions sexuelles de reprendre confiance. Une telle mesure discriminatoire serait donc synonyme de retour en arrière. 

— The Independent, Londres

Au début de l’année 2012, j’ai été victime d’une agression sexuelle dans un bus. Sur le moment, je ne me suis pas sentie capable de raconter ce qui m’était arrivé. Je ne savais pas quoi dire, je pensais que personne ne m’écouterait. Je n’ai pas compris que ce qui s’était passé (un homme m’a peloté les jambes et sa main est remontée jusqu’à mon entrejambe) constituait effectivement une agression sexuelle. Et j’étais persuadée que personne ne me prendrait au sérieux.

Cinq ans plus tard, à l’issue d’une campagne orchestrée par la police des transports britanniques et la société des transports londoniens, les choses commencent lentement à changer. Le nombre d’actes de harcèlement et d’agressions sexuelles dans les transports publics reste choquant, mais les agents et le personnel sur le terrain ont bénéficié d’une formation adaptée afin de prendre en charge les victimes, et les campagnes de sensibilisation tordent peu à peu le cou aux mythes qui empêchent les gens comme moi de s’exprimer.

Or, voici que resurgit le spectre de wagons réservés aux femmes, une idée qui, apparemment, est relancée à peu près tous les six mois. Si l’idée part sans doute d’un bon sentiment et paraît compréhensible, elle risque de nous faire reculer au moment précis où nous commençons à avancer. La hausse des agressions sexuelles signalées prouve que nous sommes face à un problème grave, et qu’il faut le résoudre. Mais cela ne signifie pas pour autant que ces délits ont connu une augmentation rapide, car c’est justement pendant cette période que la police des transports s’est spécifiquement concentrée sur cette question. Ce que l’on constate, en fait, c’est probablement plutôt que les victimes sont de plus en plus nombreuses à oser porter plainte, reprenant progressivement confiance grâce à l’action de la police et aux campagnes de sensibilisation. Le moment est donc particulièrement mal choisi pour tout arrêter et revenir à des tactiques plus rétrogrades.

Mettre en place la ségrégation dans les transports publics pour répondre aux agressions, c’est laisser entendre que ces dernières sont inévitables. Le message (délibéré ou non) est donc que les hommes harcèleront et agresseront toujours les femmes, et que, par conséquent, la seule solution consiste à empiéter sur la liberté des femmes “pour leur propre sécurité”.

Comme quand on invite les femmes à modifier leur façon de se vêtir, de se comporter ou à changer d’itinéraire, cela revient à dire que c’est à elles d’agir afin d’éviter d’être agressées. Ce faisant, on risque de faire le jeu de ceux qui rejettent la faute sur les victimes, de dissuader celles-ci de porter plainte et d’encourager les agresseurs.

Cette solution pose des problèmes particuliers : si une femme est agressée alors qu’elle se trouve dans un wagon ouvert à tous, comment la traitera-t-on ? Osera-t-elle porter plainte ? Et qu’en est-il des victimes d’agressions racistes, islamophobes, homophobes ou transphobes, parfois associées à la misogynie ? Une question à laquelle il faut également répondre en faisant comprendre que de telles attitudes sont inacceptables et qu’elles doivent absolument cesser, plutôt qu’en imposant une ségrégation aux victimes potentielles.

Séparer les femmes des hommes dans les transports en commun, c’est dire aux coupables que personne ne cherche à les empêcher de perpétrer leurs forfaits, les contraignant seulement à patienter jusqu’à la gare ou à l’arrêt de bus avant de passer à l’acte. Cela ne fait que déplacer le problème, plus vaste, du harcèlement et des agressions sexuelles, sans nullement le régler. En fait, c’est aussi extrêmement insultant pour la grande majorité des hommes, qui sont donc implicitement considérés comme des prédateurs sexuels innés incapables de maîtriser leurs pulsions.

La mise en place de tels wagons aurait une influence sur les déplacements de toutes les femmes, en gênant beaucoup celles qui ne seront peut-être jamais victimes de pareilles agressions. Si les autorités sont disposées à prendre des mesures aussi radicales, qui vont concerner toutes les représentantes du sexe féminin, ne serait-il pas plus logique de se concentrer sur ceux qui commettent l’essentiel de ces crimes ?

Ceux qui s’imaginent sincèrement que des wagons séparés sont la solution devraient envisager des wagons uniquement réservés aux hommes, jusqu’à ce que les coupables soient capables de se contrôler. Et si cette idée paraît ridicule, demandons-nous pourquoi il nous semble raisonnable de proposer une solution qui impose des restrictions aux femmes sans inquiéter les délinquants le moins du monde.

— Laura Bates

Publié le 23 août

Oui — Une réponse pragmatique

Certes, réserver des espaces aux femmes dans les transports n’est peut-être pas la solution idéale pour régler le problème. Mais, dans l’immédiat, cela permettrait à un grand nombre de femmes de se sentir en sécurité. 

— Left Foot Forward, Londres

Les wagons réservés aux femmes sont de nouveau à l’ordre du jour. Et, comme lorsque Jeremy Corbyn avait évoqué l’idée pour la première fois, en 2015, tout le monde est furieux.

Soyons clairs : l’objectif doit être de pousser les agresseurs à changer et de leur imposer des sanctions – sévères – s’ils persistent, et non pas de dire aux femmes qu’elles doivent se comporter différemment pour éviter les agressions.

Mais ce débat a aussi engagé un dialogue sur les réseaux sociaux, où les femmes montrent sous un jour poignant les 1 448 actes qui ont été dénoncés en 2016. Beaucoup affirment que des voitures non mixtes amélioreraient leur quotidien de manière immédiate. Les histoires racontées ont révélé la réalité dans toute sa dureté – des jeunes filles de 13 ans tripotées, des hommes qui jugent acceptable de se masturber dans des trains bondés et des victimes d’agressions sexuelles qui ont trop peur de prendre les transports le soir.

Selon ses détracteurs, la mesure revient à accepter que les agressions sont inévitables, mais rejeter l’idée en bloc sans rien proposer montre qu’ils ne reconnaissent pas et ne prennent pas au sérieux le caractère généralisé des agressions. Ils nient également que les femmes sont contraintes de modifier leur comportement.

Ce n’est peut-être pas une solution en soi, mais d’un point de vue pragmatique on peut voir les voitures réservées aux femmes comme une mesure provisoire, qui est actuellement submergée par un discours simpliste et une interprétation malhonnête de la proposition initiale. S’opposer à cette initiative pour des motifs idéologiques nie le vécu de nombreuses femmes et jeunes filles qui sont agressées et finissent par avoir peur de voyager seules dans les transports. Cette position néglige le fait qu’elles se sentent déjà forcées de changer leur comportement.

Quand il a proposé cette mesure pour la première fois, en 2015, Jeremy Corbyn a expliqué clairement que le but était de donner aux femmes plus de liberté qu’elles n’en ont actuellement, et non le contraire. Il serait possible d’atténuer, voire d’éliminer de nombreuses inquiétudes sur la culpabilisation des victimes par une mise en œuvre prudente des voitures réservées aux femmes. Elles pourraient être associées à des sanctions plus dures et à l’embauche de personnel de sécurité (indispensable pour faire appliquer les règles). Il faut également mettre l’accent sur le fait que les femmes pourraient aller dans toutes les voitures et que les hommes seraient limités à certains espaces. Et nous devons rester vigilants vis-à-vis la culpabilisation des victimes et renforcer des campagnes telles que celle menée par l’exploitant des transports londoniens, TFL.

Les voitures réservées aux femmes, comme le débat qu’elles ont suscité, peuvent contribuer à la sensibilisation si elles sont mises en place de la bonne manière et forcent la société à prendre les agressions sexuelles plus au sérieux. L’idée serait de rejeter la faute sur les agresseurs et de les couvrir de honte plutôt que de culpabiliser les victimes. Et les femmes n’auraient plus à subir ces actes tant que le problème n’est pas résolu.

Les voitures réservées aux femmes ne sont peut-être pas une mesure viable ou applicable. Elles risquent de poser problème pour les transsexuels et elles seront peut-être trop impopulaires pour fonctionner. Mais il faut en parler de manière calme et nuancée, et nous devons envisager d’autres solutions tout aussi radicales, car le débat virulent sur la question a mis en lumière toute la gravité du problème. Espérons que les paroles se transformeront en de véritables changements – peu importe la forme qu’ils prendront.

— Charlotte England

Publié le 24 août



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