Chine. Poètes à la chaîne

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La journée, ils sont soumis à des horaires infernaux en usine. Le soir, sur leur téléphone portable, les migrants chinois racontent en poèmes la face sombre de l’essor économique du pays. Voici leurs mots. 

Difficile d’imaginer un endroit au monde où devenir poète soit considéré comme un changement de carrière pertinent. A fortiori dans le cas des Chinois les plus défavorisés qui essaient de se faire une place dans la ruche des zones économiques spéciales [des zones franches industrielles, destinées à attirer les investissements étrangers].

Ces dernières années ont vu déferler un déluge de documentaires racontant les souffrances endurées par les travailleurs migrants du pays. Mais le film Iron Moon [“Lune de fer”, de Feiyue Wu – sorti aux États-Unis à l’automne 2016, non distribué en France] a attiré en 2015 l’attention sur une catégorie bien particulière : celle des travailleurs migrants poètes. On y suit le parcours de plusieurs jeunes auteurs qui tentent de transposer en vers leurs quatorze heures de travail quotidiennes sur les chaînes de montage, au mépris des préjugés économiques et culturels. Ainsi, le doux idéaliste Wu Niaoniao (dont le nom signifie “oiseau noir”) est filmé déambulant d’un stand à l’autre de la grande foire à l’emploi de Chine méridionale, à Canton. Le jeune homme cherche un poste de rédacteur dans un journal interne d’entreprise. Avec le mélange de fatalisme et d’espoir qui imprègne toute la poésie des travailleurs migrants chinois, il lit un poème, puis attend la réaction de ses interlocuteurs, un sourire gêné aux lèvres.

“Je sais bien que, vous, les jeunes, vous voulez assouvir vos rêves, mais…” Le recruteur cynique ne finit pas sa phrase. Un autre jette à Wu un regard par-dessus ses lunettes, en lui demandant : “Mais qu’est-ce que vous fichez ? Si vous aviez fait des études, vous pourriez gagner beaucoup d’argent, mais il faut bien vous mettre dans la tête que, sans formation, c’est impossible de se lancer. Compris ?” Un autre encore lui demande simplement s’il n’a jamais envisagé d’écrire des choses un peu plus gaies.

Certes, personne n’attend des magnats du bâtiment ou de l’industrie qu’ils se mettent en quête du prochain Charles Bukowski. Mais la réaction des recruteurs, qui consiste dans l’ensemble à afficher un froid pragmatisme ou à se retrancher derrière les nécessités des affaires, ne fait paradoxalement que renforcer les humbles ambitions de Wu, dénuées de tout souci de rentabilité.

Le sort difficile des migrants d’origine rurale n’est pas un sujet nouveau dans l’histoire de la littérature chinoise. Inspiré par le souci de moderniser le pays et de redonner une place aux laissés-pour-compte de l’ancienne société féodale, le mouvement de la nouvelle culture des années 1910 et 1920 avait déjà fait s’illustrer Lu Xun [1881-1936]. Sans doute le plus grand écrivain du XXe siècle dans son pays, il a joué un rôle pionnier dans l’utilisation du chinois parlé, en particulier dans son ouvrage Histoire d’AQ : véridique biographie [éd. LGF-Livre de poche], où il dépeint la vie d’un paysan en ville. D’autres ont ensuite suivi ses traces, comme Lao She [1899-1966], dont Le Pousse-pousse [Éditions Philippe Picquier] raconte les aventures d’un orphelin d’origine rurale à Pékin, ou encore Zhang Leping [1910

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Megan Walsh

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