Au Japon, Yuichi Ishii joue le faux mari ou le faux père. C’est son métier

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Lorsqu’il donne des conférences, Yuichi Ishii n’hésite pas à mobiliser ses propres salariés pour qu’ils viennent gonfler les rangs du public. Pour cet homme de 36 ans, « l’apparence est tout ».

Il y a huit ans, ce Japonais a lancé la société Family Romance. Contre rémunération, son agence de « rentaru furendo » fournit l’acteur ou l’actrice qu’il vous faut pour jouer, dans la vraie vie, un père ou une mère, un amant ou une maîtresse, et même un(e) ami(e) éploré(e) à vos propres funérailles… Une entreprise en plein boom dans un contexte social où « les interactions humaines à la carte deviennent la nouvelle norme », se gargarise Yuichi Ishii, dans un entretien paru sur le magazine américain « The Atlantic ».

Pour ce trentenaire plutôt charmeur, tout a commencé avec une histoire de service rendu. Un jour, une mère célibataire qu’il connait le sollicite : elle souhaite inscrire son fils dans une école privée, mais vit seule. Yuichi Ishii décide de l’aider :

« Je voulais défier l’injustice de la société japonaise, alors je me suis présenté comme son père. »

La forme d’abord

Si l’imposture n’a pas porté ses fruits, elle est à l’origine du concept sur lequel repose Family Romance : parer à toute situation risquant de mettre en position inconfortable, grâce à l’intervention de comédiens taillés sur-mesure.

De quoi garantir une réalité « plus idéale, plus propre », selon Yuichi Ishii. Plus policée, en somme. Interrogée sur le phénomène en juin dernier dans L’Obs, la sociologue et japonologue Muriel Jolivet expliquait :

« Au Japon, la forme est plus importante que le fond. Il faut être comme les autres, pour supporter le ‘seken no me’, le regard des autres. Qu’on ne sache pas se faire des amis est une chose, mais il ne faut pas qu’autrui le sache. »

Pour assurer tous les scénarios, l’agence de location tokyoïte dispose d’un catalogue de 800 acteurs, allant du nourrisson au senior. Chic, brun, sévère, bavard ou costaud… Le client indique ses préférences via un formulaire. Pour être investi sans faille dans son rôle, un acteur ne peut être engagé au-delà de cinq contextes différents.

Les limites du service ? « Nous acceptons toute demande, sauf si c’est un crime », assure Yuichi Ishii.

Les rôles de sa vie

Aujourd’hui, cette demande est exponentielle, assure le PDG. Avec son entreprise dont la devise est « plus que réel », le trentenaire est convaincu d' »apporter un équilibre à la société », en venant combler le manque d’une présence – un petit ami, un père, une mère, une amie – chez ses clients. 

A seulement 36 ans, Yuichi Ishii a déjà campé les faux amants face à un époux cocu exigeant des excuses et les petits amis, auprès des coeurs fatigués de quinquas célibataires.

L’avantage du petit ami bidon ? « Il n’y a pas de conflit, pas de jalousie, pas de mauvaises habitudes. Tout est parfait », résume froidement l’entrepreneur. Succès oblige, les trentenaires sont toujours plus nombreuses à faire appel à lui.

« Il faut des années pour créer une connexion solide. […] Imaginez, vous vous investissez cinq ans avec quelqu’un, puis il rompt avec vous. C’est beaucoup plus simple de programmer deux heures par semaine pour interagir avec un petit ami idéal. »

Yuichi Ishii a également déjà été marié trois fois. Avec amour en stuc et amis en carton. Coût de l’opération : deux millions de yens, soit quelque 15.000 euros.

De plus en plus de clients sollicitent aussi son aide dans une course effrénée à la popularité. Comme si la réalité contée dans le premier épisode de la saison 3 de Black Mirror, où le statut social de chaque citoyen dépend de la note qui lui est accordée sur les réseaux sociaux, n’était pas si loin. 

Dans la société nipponne, la solitude, au-delà d’être un style de vie pour nombre de citoyens, est devenue une niche pour les entreprises. En 2012, Karyn Poupée, autrice de l’ouvrage « Les Japonais », expliquait dans La Croix :

« Tout est fait pour rendre confortable la vie des personnes seules. Par exemple, on trouve des portions pour une personne dans tous les kombini (supérettes) et de nombreux studios pour hommes seuls sont disponibles. Le problème, finalement, c’est que cette offre entretient et accentue la solitude des Japonais. »

« Est-ce moi ou l’acteur ? »

Il y a un rôle sur lequel le Tokyoïte s’attarde en particulier. Celui qu’il joue auprès d’une fille de 12 ans, à la demande d’une mère divorcée. Celui d’un père « gentil, très gentil » qui « ne crierait jamais ». 

Faute d’expérience réelle, il a construit son personnage en visionnant beaucoup de films sur la paternité. Dîners, sorties à Disneyland, shopping… Il monnaye sa présence 20 000 yens (150 euros) les quatre heures. Mais la pré-ado s’attache. Chaque fois, elle lui demande de rester un peu plus. Et lui, ne développe-t-il pas des sentiments ?

« Quand je joue avec elle, je ne sens pas vraiment que je l’aime, mais lorsque la session est terminée et que je dois partir, je me sens un peu triste. […] Il y a des moments, quand j’ai fini le travail et que je reviens à la maison, où je m’assois et regarde la télé. Et je me demande: ‘Est-ce que c’est le vrai moi ou l’acteur, maintenant ?' »

Yuichi Ishii admet qu’il rêve parfois de cette jeune fille pleurant son départ. Dans ce rêve récurrent, l’acteur finit souvent par lui dire la vérité.

« Juste avant qu’elle puisse répondre – juste au moment où elle ouvre la bouche pour parler, je me réveille. Je suis terrifié par la réponse, alors je me réveille. »

« L’attachement est un problème »

Le créateur de Family Romance, qui n’a ni petite amie ni enfant, le reconnaît lui-même : dans ces relations sous contrat, « l’attachement est un problème ». Ainsi, les faux couples n’ont pas l’autorisation de s’embrasser ni même de se retrouver seuls dans la même pièce. Quant à Yuichi Ishii, il ne dira jamais à cette enfant qu’il n’est pas son père :

« Si le client ne révèle jamais la vérité, je dois tenir le rôle indéfiniment. Si la fille se marie, je dois agir en tant que père lors de ce mariage, puis je dois être le grand-père. Donc, je demande toujours à chaque client : ‘Êtes-vous prêt à soutenir ce mensonge?' »

Pour celui qui estime « qu’en parlant de ‘réel’, on se fourvoie », mentir importe finalement peu. Récemment, sa société a permis à un vieil homme mourant, qui voulait assister à la naissance de son petit-fils, de le voir juste avant de s’éteindre… C’était en fait un bébé que sa fille avait loué à la journée.

Fidèle à la devise de son entreprise, Yuichi Ishi estime qu’il offre à ses clients « une expérience dépassant la réalité ». Une expérience qui coûte aussi le prix du doute permanent. Voici ce que le Japonais répond lorsque Roc Morin, le journaliste de « The Atlantic » l’interroge sur ses proches :    

 » – ‘Comment savez-vous que votre famille n’a pas été embauchée ?’
– ‘C’est une bonne question! Nul ne sait.' »

Chloé Pilorget-Rezzouk



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