Allemagne. Sous Merkel, tout va bien, mais quel ennui !

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La chancelière brigue un quatrième mandat dans un contexte qui lui est très favorable. Le pays se porte bien, la population est globalement satisfaite. Pourtant la vie intellectuelle stagne.

Rares sont les occasions où le public peut approcher autant la chancelière que lors de la soirée de débat du magazine Brigitte à Berlin le 26 juin. Cela s’était déjà produit il y a quatre ans lors des élections législatives, Angela Merkel y avait livré des informations soigneusement choisies sur sa vie de femme qui aime cuisiner. Cette année, le rendez-vous a pris, après coup, une signification très particulière : en une remarque sur le thème du mariage pour tous [qualifié de “choix de conscience”], la chancelière a déclenché toute une série d’événements qui ont mené à l’adoption d’une loi sur la question le 30 juin – Merkel, elle, a voté contre. Il est cependant intéressant de considérer la soirée dans son ensemble. On peut y faire une étude du mode de pensée merkelien et, par là même, un portrait de notre pays et de notre époque, car en douze ans la chancelière a marqué l’Allemagne de son empreinte non seulement sur le plan politique, mais aussi, précisément, sur le plan des habitus et de la culture. Et plus Merkel prétend n’y accorder aucune importance, mieux elle y parvient.

Sa pensée suit un rythme cyclique

La description que donne la chancelière d’elle-même lors de cette soirée avec les journalistes de Brigitte véhicule ce message : Angela Merkel est une femme qui réfléchit. Une femme qui, en marchant, en voyageant ou en faisant la cuisine, se demande quelle politique est la meilleure. Comment fait-elle ? Là encore, elle donne des réponses, mais le plus intéressant est ce dont elle ne parle pas. Car elle ne dit rien de ses conseillers, de ses relais d’influence, de ses sources d’inspiration. Elle ne cite pas un auteur, pas un livre, pas un film. Elle ne se réfère à aucun classique ni ne mentionne aucun homme d’État du passé. Sa pensée suit un rythme cyclique : le monde est analysé, elle en retire des informations qui, passées au filtre de sa réflexion cérébrale, donnent une politique. Et cette politique rend le monde meilleur. Les grosses difficultés, Angela Merkel ne creuse pas pour les comprendre, comme dirait le sociologue Max Weber, elle les hache menu. Et l’Allemagne lui en sait gré. Après le creux de vague qui a suivi la crise des migrants, la chancelière a de nouveau la cote, en particulier dans son camp politique.

Ce phénomène singulier est une nouveauté. Avant Angela Merkel, tous les chanceliers de la République fédérale d’Allemagne ont dû composer avec une scène intellectuelle affirmée, parfois impétueuse. L’Allemagne a vu le jour avec le concours actif de gens de lettres et d’intellectuels critiques, des écrivains politiques très présents et un monde universitaire très vigilant, toujours prêt à déclencher des séismes. Ce n’était pas seulement le cas à l’Ouest : en RDA aussi, les gens de lettres, les scientifiques et les intellectuels jouaient un grand rôle, ils donnaient une voix à la société et exprimaient des revendications politiques. Il est vrai que, à partir de la déchéance de nationalité du chanteur, compositeur et poète Wolf Biermann en 1976, et jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en 1985, les choses devinrent de plus en plus risquées.

Efficacité sans esbroufe

Avant Angela Merkel, les chanceliers cultivaient l’échange avec les intellectuels, et ils en étaient fiers. Le dialogue était une valeur en soi, non un moyen pour parvenir à une fin. Ces chanceliers-là avaient des rivaux, parfois au sein même de leur cabinet. Merkel, elle, n’a pas de concurrents sérieux, même dans les autres partis. Elle fait bien son travail et est animée des meilleures intentions, mais mener de vrais débats, avec des gens qui ne soient ni Trump ni Poutine, cela, on le comprend, est une perte de temps.

Faut-il le regretter ? N’est-il pas vrai qu’Angela Merkel fait bien les choses ? Les années écoulées depuis 2005 sont de bonnes années pour l’Allemagne. Les chiffres sont connus. Dans le monde entier, l’état de l’Allemagne suscite essentiellement des louages. Et quand quelque chose ne plaît pas aux Allemands, Merkel induit le changement, selon une méthode éprouvée : les protestations se muent en informations, les informations en politique. Reste que cette efficacité sans esbroufe n’est pas sans dégâts collatéraux. Il fait bon vivre en Allemagne [slogan de la campagne de la CDU], mais du point de vue intellectuel et culturel, quel ennui !

Notre politique bureaucratique de soutien à la culture garantit un niveau de production respectable qui, certes, ne favorise pas les coups de génie, mais qui exclut les risques.

Si on cherche les livres allemands sur les tables des libraires à l’étranger, on y trouve immanquablement et toujours en piles impressionnantes les mêmes œuvres : Le Charme discret de l’intestin, de Giulia Enders, et La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben. Pour le reste, rien que des classiques. S’il existait un appareil pour survoler notre paysage intellectuel et culturel, on y verrait de vieux reliefs, solides et variés, mais pas un sommet de référence, pas de curiosités, rien qui mérite une attention soutenue ni offre une vraie orientation. Où se trouve l’édifice qui témoignerait de l’éclat, de la richesse et de l’inventivité de l’Allemagne d’aujourd’hui ? La Philharmonie de l’Elbe, à Hambourg, est l’exception qui confirme la règle [voir CI N°1366, du 5 janvier 2017]. Partout ailleurs, ce ne sont que cubes couleur sable, fendus de minces ouvertures, déjà sujets à travaux de rénovation.

Faiblesse de l’agitation intellectuelle

Le constat est toujours le même : trop peu pour un pays si grand et si riche. Trop peu de courage, trop peu d’amour, trop peu d’inventivité. Le problème est qu’il est difficile de chiffrer cette évolution. Difficile d’en donner une image, donc d’en faire une information, donc d’élaborer une politique qui puisse y remédier. On objectera aisément que la politique ne peut rien à l’état intellectuel du pays. Interdit-elle à quiconque d’écrire, de faire de la poésie ou de tourner des films ? Il n’est pas impossible que même la chancelière s’étonne de la faiblesse de l’agitation intellectuelle. Mais avant d’en examiner les causes, il convient de dresser un état des lieux. Et ce qui saute aux yeux, c’est que rien ne saute aux yeux.

En Allemagne, la culture est une industrie colossale. Certaines capitales régionales allemandes possèdent plus de théâtres, de musées et d’universités que certains États nationaux. Chaînes de radio-télévision, fondations, associations – la culture est une affaire de la société civile, on la prend au sérieux et on en prend soin. Les commémorations ont le vent en poupe. Années de naissance ou de mort, tout anniversaire d’un poète ou d’un penseur qui entre dans un centenaire donne vie à une entreprise mémorielle portant nom et prénom. Viennent alors les expositions, les manifestations et, parfois, une année entière de commémoration. Pour l’heure, Martin Luther

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Un grand, très grand magazine d’enquêtes, lancé en 1947, agressivement indépendant, et qui a révélé plusieurs scandales politiques. Depuis sa création, le Spiegel a choisi la ligne du journalisme d’investigation et a déclaré la guerre

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