15 000 scientifiques, et une planète sourde

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Chaque matin du lundi au vendredi, si possible à 9 h 15 précises, Daniel Schneidermann publie cette chronique sur les dominantes médiatico-numériques du matin. Ou parfois de la veille au soir (n’abusons pas des contraintes). Cette chronique est publiée sur le site indépendant arrêt sur images (financé par les abonnements) puis sur Rue89.

Toujours plus fort, toujours plus gros : on ne peut pas dire que Le Monde n’ait pas mis le paquet, pour relayer l’appel de 15 000 scientifiques, lancé à l’occasion de la COP 23 à Bonn.

Je cite l’article d’accompagnement de l’appel :

« En un quart de siècle, les forêts ont disparu comme peau de chagrin (1,2milliard de kilomètres carrés engloutis, essentiellement au profit de l’agriculture); l’abondance des mammifères, reptiles, amphibiens, oiseaux et poissons a chuté de près d’un tiers; les courbes des émissions de gaz à effet de serre et des températures s’envolent. Dans le même temps, dans l’océan, la superficie des «zones mortes» – ces espaces marins étouffés par les effluents agricoles charriés par les fleuves, et où l’oxygène a presque totalement disparu – a crû de 75% ».

Les remèdes ? Toujours les mêmes. Connus et archi-connus. Bouleversement des modes de consommation dans les pays développés, maitrise de la démographie ailleurs, etc.

Donc, on sait. On ne peut pas faire semblant de ne pas entendre. Quand les rescapés s’interrogeront, après l’apocalypse, sur le rôle des médias dans les décennies d’avant-catastrophe, on ne pourra pas dire que les plus puissants médias ne savaient pas, qu’ils n’avaient pas alerté. Pourtant, les radios du matin ne font pas l’ouverture sur cet appel. Il passe après la grave question du retour en France des familles de quelques centaines de djihadistes français, l’analyse du savoir-faire commémoratif d’Emmanuel Macron, ou l’élimination de l’Italie de la prochaine Coupe du monde de football.

Tiens, un mini point Godwin, pour le plaisir. Le 18 décembre 1942, dans une déclaration solennelle, les Alliés condamnèrent l’extermination des Juifs par les nazis. Cette condamnation solennelle mettait fin à de longs mois d’incrédulité, de déni, d’omerta, et de rumeurs contradictoires sur l’existence des chambres à gaz. Enfin, les gouvernements reconnaissaient. Eh bien ? Eh bien cette déclaration ne donna lieu qu’à un petit article d’une colonne, en bas de la Une du New York Times.

L’indifférence planétaire

On n’en trouve aucune trace, par exemple dans un magazine aussi prestigieux que Time. A l’unisson des peuples du monde, les médias avaient décidé de ne pas savoir.

A l’inverse, l’intention affichée du Monde est aujourd’hui de forcer les surdités. Contre tous les obstacles. Cet appel impressionnant n’est pas le premier appel massif de scientifiques sur l’écologie. Au bas de l’article d’accompagnement de Stéphane Foucart et Martine Valo, Le Monde rappelle l’épisode méconnu de « l’appel de Heidelberg ».

Lui aussi signé par de nombreux scientifiques, et 72 prix Nobel, cet appel avait été lancé en 1992, quelques semaines avant le sommet de Rio, mais… dans l’objectif de le torpiller. On y lisait des phrases comme :

« Nous soulignons que nombre d’activités humaines essentielles nécessitent la manipulation de substances dangereuses ou s’exercent à proximité de ces substances, et que le progrès et le développement reposent depuis toujours sur une maîtrise grandissante de ces éléments hostiles, pour le bien de l’humanité ».

On devait découvrir plus tard que l’origine de cet appel était à chercher… du côté de l’industrie de l’amiante. Initié par des lobbyistes, le texte s’était ensuite envolé de ses propres ailes dans la communauté scientifique, avec le soutien discret… du lobby des cigarettiers.

De nombreux chercheurs, raconte Le Monde, l’avaient signé de bonne foi, sans en connaître les initiateurs, ni en percevoir les sous-entendus – le scientifique est un être volontiers naïf. Sans doute plus aucun « appel de Heidelberg » ne serait envisageable en 2017. Le cri d’alarme des 15 000 est parfaitement capable de sombrer tout seul dans l’indifférence planétaire. C’est un indéniable progrès.

Daniel Schneidermann



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